Fake de Giulio Minghini - Editions Allia - janvier 2009.

« Fake » de Giulio Minghini - Editions Allia - janvier 2009 (scan de couverture).

 
 
 
Bien que ne traitant pas spécifiquement des sites de rencontres BDSM, « Fake » de Giulio Minghini nous concerne tous, nous qui avons vécu sur ceux-ci ou sur d'autres d'obscures trajectoires.
Nous sommes passés par là. Nous y repasserons sûrement…
 
 
L’amour au temps du numérique ?
Le sexe au temps du numérique ?
La solitude au temps du numérique ?
Quel est le sujet de « Fake » de Giulio Minghini ?
Peut-être un mélange des trois.
 
Il y a un peu plus de trente ans, Bruckner et Finkielkraut nous proposaient un livre (qui allait marquer toute une génération): « Le nouveau désordre amoureux ».
 
Giulio Minghini, 37 ans, Italien qui a adopté la France pour terre d’élection depuis des années même s’il demeure consultant et traducteur (de René Crevel notamment) auprès des transalpines Editions Adelphi, nous livre avec « Fake » - présenté comme son premier roman - un constat sans concession sur « Le nouveau désastre amoureux ».
 
Alors que l’on compte en France un peu plus de treize millions de célibataires et que l’un sur deux de ceux-là s’est inscrit un jour ou l’autre sur un ou des sites de rencontres sur le Web, voici le tout premier récit (car le qualificatif de « roman » est un peu difficile à croire) sur le monde caché des affres sordides d’un « pèlerin » du virtuel.
 
Virtuel.
Le mot est lâché.
 
L’amour au temps du virtuel.
Le sexe au temps du virtuel.
La solitude au temps du virtuel.
 
Après une rupture amoureuse, le narrateur, jeune Italien vivant en France où il traduit un texte de René Crevel, s’inscrit sous le pseudonyme évocateur et trompeur de « Delacero » sur un site de rencontres par Internet suite au conseil d’une amie inquiète de le voir décliner de chagrin.
En ces espaces d’ « échanges » que personne n’avait encore jamais abordés en littérature avant Giulio Minghini, le narrateur déclinera peu à peu mais cette fois-ci d’addiction, à coups de rendez-vous avec des femmes aussi désabusées que lui qui ne recherchent même plus le contact vrai mais la rencontre immédiate et sans suite.
De plan foireux en plan foireux mais de peau en peau, voici « Delacero » qui saute d’un site à un autre (tous ceux décrits dans le livre existent) et devient totalement compulsif :
 
« Une fois réveillé, j’allais vérifier mon courrier. Lire, répondre, relancer, inventer des pièges, mentir encore. Percer du regard des photos un peu floues, essayer de deviner des intentions derrière des annonces creuses ou coquines, des annonces qui en disaient trop, ou pas assez. J’étais nu devant l’écran, je transpirais, je voulais aller plus vite, je ne mangeais presque plus. Des oeufs crus mélangés à du poivre, j’avalais ça pour tenir. Et j’avançais. Personne ne me l’avait dit, ça, qu’il y avait une entrée et peut-être pas de sortie, et pas de monstre au centre de ce labyrinthe. ».*
 
Il zappe comme halluciné d’un lieu virtuel à un lieu jumeau mais aussi d’un « pseudo » à un « alias ».
Le narrateur espionne ses maîtresses, leur tend des pièges, en vient à se construire une toute-puissance mentale en abonnant des « profils de lui » de plus en plus nombreux : Santasangre, Cupiodissolvi, Subutex, Malacarne, Haidouk etc.
 
Finissant par n’être qu’une image démesurément multipliée de lui-même.
Un « fake ».
Un fantôme en perte d’identité dans ces supermarchés des corps où l’on consomme l’autre, où l’autre nous consomme.
Où l’on se consume.
 
A partir de cet instant, l’écran du PC et les masques des « fakes » deviennent la vie pour le narrateur.
Mais quelle vie ?
Celle où il faut « additionner les rencontres pour mieux se soustraire »*, selon l’une des phrases les plus percutantes du livre.
 
Ne nous y trompons pas, il y a du Houellebecq chez Giulio Minghini.
Dans « Fake » nous ne sommes pas dans la gaudriole coquine de « Je nique sur Meetic » (du nom du blog qui était devenu le livre « Des souris et un homme » en 2005) mais dans le plus sombre des constats de désespoir.
Pas de joie, pas de sensualité, pas d’érotisme, pas de transgression, pas de jubilation.
Le virtuel, le site de rencontres, ce n’est même pas - ce n’est surtout pas - le libertinage des temps modernes, comme on pourrait l’imaginer.
C’est même tout le contraire :
 
« Vieille habituée de meetic, Dorothée m’explique que les mecs qui invitent une inconnue, branchée en chat, à les retrouver pour la première fois dans un club échangiste, est un classique du genre. « J’ai déjà accepté des invitations comme ça. J’adore transgresser les codes. C’est le nouveau libertinage… », ajoute-t-elle d’un air convaincu.
Mais de quel « libertinage » parle-t-elle ? De quelle « transgression » ? Tout ce qui était libertinage au dix-huitième siècle en Europe, lorsque l’emprise de la morale catholique était suffocante, n’est plus qu’une forme de libéralisme sauvage diaboliquement déguisé en liberté. Dans le sens vulgaire du terme, tel qu’il est couramment employé par les magazines de mode féminins et par les clients des boîtes à partouze, le mot « libertin » n’est qu’un élégant euphémisme pour désigner un queutard ou une allumée du cul. Aucun raffinement intellectuel n’est requis pour pousser la porte des Chandelles.
René Crevel, qui n’aimait pas se mentir, n’aurait jamais été inclus dans la liste des « nouveaux libertins ». Ses étreintes n’étaient que des tentatives désespérées de fuite de soi et du monde. Aucun libertinage n’aurait pu le séduire, car nul plaisir n’aurait su le distraire longtemps de sa trop haute solitude. ».*
 
Le virtuel, c’est l’endroit où l’on compte, où l’on manipule la règle de trois afin de savoir - entre le prix de l’abonnement et le « profit » sexuel obtenu - combien chaque plan d’un soir aura coûté:
 
« Au bout de trois mois d’abonnement à meetic, au prix de quatre-vingt-neuf euros et quatre-vingt-dix-sept centimes, j’aurai rencontré trente-deux filles. Avec quatorze d’entre elles, j’aurai eu le loisir de joliment salir de foutre mes draps. En opérant une division très simple, je peux conclure que chaque fille baisée m’aura coûté - hors frais de bouche et de laverie - six euros et quarante-deux centimes d’investissement. ».*
 
Le succès éditorial que remporte « Fake » depuis sa publication en janvier me rend certaine que les habitués de mon blog l’ont soit déjà lu, soit le liront sans même que j’aie besoin de prodiguer un quelconque conseil.
Ce récit écrit par un fin lettré, un jeune homme très cultivé, se lit d’une traite avec une délectation littéraire qui passe par-dessus bien des impressions de dégoût.
Ce dégoût, c’est celui du miroir.
 
Nous avons tous - surtout nous qui pratiquons le BDSM - fréquenté des espaces de rencontres ou des « chats ».
Si les lieux BDSM ne visent pas (en règle générale) la consommation purement sexuelle, il suffit de transposer pour retrouver les mêmes détresses, la même addiction.
 
Dans le texte de Giulio Minghini - et c’est ce qui le rend si difficile à « chroniquer » - il y a, tôt ou tard, quelque chose qui nous parle très fort de nous, qui nous remue très, très profondément parce que ce qu’il a vécu est précisément ce que nous avons vécu nous aussi.
 
Nous ne pouvons alors que témoigner de l’authenticité de son livre en nous référant à notre propre expérience : si je n’ai fréquenté qu’un « chat » et le temps d’une saison seulement il y a sept ans, j’ y ai moi aussi « filé » avec de nombreux « fakes » mon partenaire de l’époque pour le mettre nez à nez avec ses infidélités et ses roueries.
 
« Fake » appuie sur des endroits de nos âmes qui font mal comme une dent gâtée.
Et si cette descente aux enfers s’achève sur un clic de « déconnexion », nous savons parfaitement que demain ou après-demain, le narrateur ou nous-mêmes pourrons à nouveau nous retrouver devant l’écran…
 
 
 
* Tous les extraits cités en marron et en italiques in « Fake » de Giulio Minghini - Editions Allia - janvier 2009.