Prince de mes ténèbres,

 

Tu sais, je pense à l’autre… Celui de la réponse d’il y a quelque temps qui me reprochait de vouloir parler de sexe sans jamais utiliser les mots habituels…

Les mots habituels…

Y en a qui manquent d’imagination, vraiment, qui ne savent pas ce que c’est que signifier, ce que c’est que projeter….

 

C’est un texte pour Toi.

 

 

Elle a préparé son esprit dans l’attente longtemps, longtemps… Des heures ? Oui, mais il y a des heures qui peuvent paraître des jours.

Elle a préparé son corps aussi, son corps plus très jeune mais qui fait encore parfois son petit effet, malgré la chair qui n’a plus la fermeté lisse des autrefois, la densité fixe de l’orgueil des rois…

Elle a passé des crèmes, des onguents, s’est parfumée des ongles des pieds à la pointe des cheveux… Elle se veut Lys.

Lys Méditerranée, souviens-Toi quand nous avons choisi ensemble cette essence en la humant dans une colonne embrumée, chez Frédéric Malle.

Elle se veut Lys car elle a la peau d’albâtre, l’un de ses derniers trésors tout comme le jais de ses yeux est l’un de ses derniers brasiers flamboyants. Heureusement, il lui reste encore cela, pour Lui, pour eux…

 

Ce que c’est que vieillir et comment l’accepter quand à l’intérieur de soi, pas une ligne ne s’est transformée depuis l’adolescence, que c’est toujours le même idéogramme qui s’inscrit et, qu’à l’extérieur, sur le parchemin, la matière au contraire fait apparaître des rides….

Au fond, vraiment tout au fond, elle s’en fiche aussi : après tout, ce sont elles les vraies lignes de vie, les vrais sceaux du temps, ceux qui l’ont ennoblie….

Ne dit-Il pas parfois qu’elle est Son esclave et reine ?

 

Elle s’est donc préparée pour leur partage d’étincelles.

Les vêtements sont ceux qu’il faut, un subtil jeu de superpositions en noir, un camaïeu de matières : cuir, tulle et velours… Un peu de rouge aussi à travers les dentelles. Un rouge que reprendra celui dont elle vêtira sa bouche tout à l’heure juste avant.

La lingerie secrète est aussi de celles qu’il convient.

 

Et toutes ces parures pour la cérémonie. Peu pourraient entrer là et comprendre.

Quand Il est là, l’air est tout de suite plus lourd, comme chargé d’épices. Il apporte toujours avec Lui d’étranges effluves de bateaux qui parcouraient les mers autrefois en battant pavillon noir. C’est plus un pirate qu’un corsaire ces soirs-là….

 

Ils perdent tous les deux, je veux dire qu’ils déposent, qu’ils abandonnent pour quelques instants les armes des paroles…

La scène sera quasiment muette. Ce sont leurs gestes, leurs épidermes et quelques objets qui parleront pour eux.

 

Elle a baissé les yeux. Le bandeau sera peut-être inutile. Qu’Il décide de cela comme du reste.

Elle sourit doucement en dedans. Ce sont déjà prémices, présages, promesses de plaisir…

Pourquoi faudrait-il être plus explicite ici, mettre sur la page ces fameux mots que de toute façon tout le monde devine…. Et il y a bien longtemps que j’ai fait le choix d’écrire ainsi.

 

Les précieuses hardes vont tomber l’une après l’autre, emportées par ses doigts à Lui, de tableau en tableau, si délicatement… Pour un pirate, Il a plutôt les mains d’un Sinbad !!!

Il la dépouille lentement de ses diverses peaux, chaque chiffon qui tombe à terre ouvre un nouvel acte… Lui reste vêtu. C’est ainsi. Mais que personne n’y voit l’expression d’une supériorité affirmée, c’est tout simplement une question de contact, l’affaire d’effleurer d’une manche rugueuse un dos mis à nu déjà et de créer sur lui tout un voyage imaginaire de ressentis et de délices.

 

Un premier acte où parfois, elle est douce. Puis un autre où elle est rebelle….

Un troisième où elle supplie. Un quatrième où, telle une vipère, elle redresse sa tête et provoque, les yeux dans les yeux …

Le jeu avec le feu, les glissements progressifs du plaisir… Je vous l’avais bien dit, son adolescence n’est jamais bien loin et Robbe-Grillet l’accompagne depuis toujours.

 

Sans oublier le jardin des supplices ou la douleur érigée en absolu d’amour et en ultime vérité.

Moiteur.

Et elle est enfin nue. Oui, n’être plus habillée que de son seul signe d’appartenance. Son collier.

« Telle qu’en elle-même, sa vérité la fige. »

C’est là que parfois, elle aime qu’Il la montre, qu’Il aime la montrer.

La montrer seulement.

Car à qui confier le reste ?

 

Le reste, ce sont des instruments, un peu barbares, un peu non…

Sophistiqués en tout cas. Cordes et liens, lanières, cannes, osier….

Ils n’existent, ils ne peuvent exister que tenus par Lui, être une métaphore filée de Ses mains, de Ses bras.

Car sinon, ils perdent tout de leur magie et ne sont plus rien que ce qu’ils sont, bêtes objets de punition, dignes seulement de figurer dans le catalogue mal imprimé de l’un de ces sex-shops glauques qu’on voit aux alentours des gares et des ports et qui ne servent que les fantasmes à bon marché de quelque voyageur égaré ou de ceux qui feignent justement de s’être égarés là, à l’intérieur de la boutique aux néons roses….La boutique où les titres des cassettes utilisent, eux, , toute la panoplie des variantes et des variables du fameux vocabulaire dont on prétendrait qu’il serait la seule manière de parler, mais alors de parler vraiment, de sexe !!!!

 

 

Etranges instruments donc pour le petit lapin dépouillé qu’elle est devenue.

A quoi serviraient-ils donc pour elle entre les mains d’autres hommes ou d’autres femmes ?

Où serait la confiance ? Où serait la certitude ?

Elle qui ne recherche qu’un essentiel d’amour, que de l’amour à cru, que de l’amour à vif. Du vrai, du fort, du prouvé et non plus du probable.

De l’amour qui vient se graver dans la chair. Brûlure que n’apaise que l’eau qui sort de son corps à Lui . Sueur de tant d’efforts, de tant de présence , de concentration et de communication intime.

 

Toute la cérémonie qu’il conduit consiste à la défaire, de marche en marche, comme en un immense escalier, de sa volonté de résistance.

Résistance à quoi ?

A elle-même, tout simplement. Il existe des femmes qui ont besoin d’être révélées, elle est de celles-ci. Il existe des femmes qui ont besoin d’être relevées même si, paradoxalement, cela ne peut se faire qu’à genoux et elle est de celles-là.

Et elle est aussi de celles pour lesquelles le prix du plaisir se paie de deux monnaies étroitement mêlées, en parts égales, savant cocktail entre la douceur et la douleur.

 

Il suffit d’un mur pour appui parfois, foin des potences et gibets, des piloris qui tournoient dans l’imagination de ceux de dehors…

Il suffit parfois d’un mur pour la cérémonie secrète.

 

De cette cérémonie demeureront dans les jours à venir des traces en forme de lignes pourpres puis violacées, puis bleues, noires encore avant de s’enfuir en nuages jaunes….

Et des centaines de courbatures, secrets sourires, doux clins d’œil même si elles arrachent des gémissement muets des dizaines de fois par jour.

 

 

Ils ont voyagé ensemble dans le monde du plaisir cérébral ce soir encore. Bien sûr qu’il serait hypocrite de nier qu’il est aussi physique.

Mais parler de celui-ci n’apporterait rien. Rien de plus qui ne soit connu de tous depuis la nuit des temps et que d’autres qu’elle ont bien mieux décrit, bien mieux écrit.

 

Elle, elle n’est là ( fort maladroitement) que pour être le témoignage virtuel de cet amour autre.