AURORAWEBLOG Fulvio Roiter Carnevale di Venezia.

Photo © Fulvio Roiter.

 
 
« Carnevale al buio » (le « Carnaval dans l’Obscurité ») s’est bien tenu dans les Corderies de l’Arsenal, le mardi 24 février 2009 pour le dernier jour du Carnaval de Venise.
La manifestation citée n’a, bien sûr, rien à voir avec la soirée privée de ce qui constitue ce bref récit à fond BDSM qui est, lui, totalement fictif.
« Le Carnaval de la Pénombre » n’est donc à lire que comme la traditionnelle « nouvelle » vénitienne que je dépose sur mon blog chaque année, c'est-à-dire un pur produit de mon imagination.
Il s'ensuit que toute ressemblance etc., etc., avec des personnes vivantes ou etc., etc., fortuite etc., etc... 
 
 
Elle tenait au masque.
Il semblait préférer le bandeau.
 
Ils en vinrent à un compromis.
Quand la soirée débuterait vraiment, il lui poserait un bandeau sous son masque.
 
Cette année, la Venise du Carnaval était différente à ses yeux.
C’était un lieu de refuge où les épaisseurs de ses costumes et les masques, les masques surtout, lui permettaient de cacher ce qu’elle ne voulait pas voir et encore moins montrer.
 
Etrangère à elle-même à l’étranger…
 
L’enveloppe qui la faisait se sentir méconnaissable n’était pas son déguisement mais cette carapace de chair inconnue, ce corps qu’elle ne reconnaissait plus, qu’elle habitait mais qui n’était pas elle.
Tant d’années passées pour se « connaître », se construire, et Dieu sait combien lui l’avait aidée…
Et tout cela pour finir dans un no man’s land de femme entre deux âges dont la féminité prend une tournure toute autre que familière, toute autre que sensuelle.
A ce stade-là, peut-on même encore parler de féminité ?
 
Au quotidien, elle ne savait pas trop ce que les autres pensaient, ce qu’ils pouvaient bien dire dans son dos.
Probablement que cela se résumait à une simple constatation : « Elle a terriblement grossi ».
Mais elle était sûre que l’adverbe ne pouvait manquer au constat.
Elle avait, oui, « terriblement » grossi.
 
Au point de sentir qu’elle échappait désormais au monde des corps désirables, des femmes désirées.
De lui et des autres.
 
« Séduire » dit-elle...
Tristesse, renoncement, fatigue.
 
Les autres avaient cessé de se retourner sur elle.
Quant à lui, de coups de cravache sans grande conviction en tendre habitude érotique, il lui transfusait un peu de cette chose qui est l’héritage de la passion et qu’on nomme l’amour quand -par chance- il reste encore de la braise sous la cendre…
 
Mais de cette fierté qu’il avait à la « présenter » jadis, que pouvait-il subsister aujourd’hui ?
Alors, pour la soirée, pour « Le Carnaval dans l’Obscurité », il fallait à tout prix pouvoir conserver et le masque et la majeure partie de ses atours, ne dévoiler que des éclairs de peau, les uns après les autres, une épaule aussitôt recouverte et ensuite un sein par ici, une fesse par là.
 
Par morceaux, tout était « encore visible, encore montrable ».
Tout était encore jouable.
Elle apprenait jour après jour devant son miroir -lorsqu’elle était seule- à se servir de la lumière pour dépecer savamment son corps : elle connaissait la ligne exacte, la marge à laquelle elle devait s’arrêter pour chaque partie.
Une géographie parfaite de ce nouveau territoire qui était le sien.
Ce nouveau pays où, à un demi centimètre près, le désastre, l’effondrement pouvaient arriver à tout instant.
 
Ils n’en parlèrent pas.
Le soin tout particulier qu’elle avait mis dans la boutique à « monter » son costume pour la soirée la rendait assez courageuse pour s’y rendre.
La tête aussi vide que possible.
 
Vide, creuse comme la ville pourrissante, construite sur pilotis et qui paraissait pouvoir en quelques secondes, s’effacer de la carte, être engloutie par l’eau à laquelle on l’avait arrachée de force.
 
Ils n’en parlèrent presque pas.
Il s’étonna seulement qu’elle ne veuille pas le bandeau dès le seuil du « Palazzo », une fois la gondole amarrée, et les cinq coups en signe de reconnaissance frappés au heurtoir.
 
Ce qu’il ne pouvait pas deviner, n’étant pas femme, c’est qu’elle voulait voir les convives.
Oh ! Non les hommes -comme autrefois peut-être- mais les femmes.
Le secret espoir d’en découvrir une plus ronde ou plus difforme, de n’être pas, en tout cas, elle, « la plus »…
La seule chose qui puisse, l’espace d’une heure ou deux, effacer la blessure omniprésente de s’être fantôme, de ne plus faire partie des belles…
 
Dans les salles magnifiques, au milieu des tentures de velours artistiquement entretenues, entre les murs de marbre, elle ne manqua pas de repérer très vite la plus vieille, la plus vulgaire et les quelques autres « plus » ou « moins » car les « moins » consolent aussi quand ce sont -par exemple- la « moins » entourée ou la « moins » distinguée…
 
Ce n’est que quand l’hôte fit le signe de baisser toutes les lumières pour ne laisser filtrer qu’une pénombre ténue propice aux ébats qu’elle tira rapidement son masque vers l’avant pour lui permettre de placer le bandeau.
 
Après, sous la soie noire, il n’y eut plus que les crissements des tissus, les odeurs -parfums ou chevelures-, les murmures puis les premiers soupirs ou gémissements et enfin les cris.
 
Comme prévu, elle dévoila ses épaules, sa gorge et son fessier (elle avait judicieusement choisi une crinoline souple afin que cela fût aisé) quand il la guida vers une croix de St André.
Des mains de femmes, des mains d’homme la meurtrirent, la caressèrent, usèrent sur elle de badines ou de pinces.
Elle ne broncha pas.
On dut la penser endurante.
Elle avait seulement la tête aussi vide que possible.
 
Quant aux sexes qui coulissèrent en elle, si elle les compta, ce fut pour cette satisfaction de n’avoir pas été la « moins » honorée de ce Carnaval de la Pénombre, ce fut pour être sûre qu’il n’en ait point tiré, lui, quelque déshonneur.
 
Tous s'étaient revêtus du latex de la prudence.
Certitude -s’il en fallait une supplémentaire à l’instinct de l’amour- que lui, ce soir-là, dans son feu à elle, n’était pas entré.