BDSM Kinbaku « Araki enfin - L’homme qui ne vécut que pour aimer » - Philippe Forest - Editions Gallimard – Collection « Art et Artistes » -Septembre 2008.

Scan de la couverture de « Araki enfin - L’homme qui ne vécut que pour aimer » - Philippe Forest - Editions Gallimard – Collection « Art et Artistes » -Septembre 2008.

 
 
 
 
En cette période toute proche des fêtes de Noël, alors que la plupart d’entre nous s’investit dans la recherche des derniers cadeaux à faire ou bien à suggérer pour soi-même, je consacrerai les soirs qui viennent à présenter quelques livres récents ayant peu ou prou -c'est-à-dire de près ou de loin- un rapport avec le BDSM…
Une sélection tout à fait personnelle d’ouvrages que j’ai aimés.
Premier titre ce soir donc…
 
 
Nobuyoshi Araki est mon photographe favori.
Philippe Forest est un romancier français connu pour avoir construit la majeure partie de son œuvre autour du thème du deuil.
Ayant lui-même perdu sa fille de quatre ans d’une longue maladie, il a surgi dans le paysage littéraire français en 1997 en lui consacrant « L’enfant éternel » chez Gallimard, texte de la douleur qui devait obtenir le Prix Fémina du Premier Roman.
En 2004, il publie -toujours chez Gallimard- « Sarinagara », couronné par le Prix Décembre, roman proche de l’essai autour des destins de Kobayashi Issa, l’un des derniers grands poètes de haïkus au 19ème siècle, de Natsume Sôseki dont on dit qu’il est l’inventeur du roman japonais moderne et enfin de Yamamata Yosuke, le premier à avoir photographié les désastres de Nagasaki, ces trois personnages ayant en commun d’avoir tous porté le deuil d’un enfant eux aussi.
 
Il nous propose cet automne « Araki enfin - L’homme qui ne vécut que pour aimer », une remarquable monographie de Nobuyoshi Araki dans la collection « Art et Artistes » chez Gallimard encore.
Dès la préface, nous apprenons que l’auteur avait depuis longtemps en genèse un texte sur Araki qui aurait dû être inclus dans « Sarinagara » mais qu’il laissa finalement de côté.
Nous n’avons pas d’autre explication mais il est facile de supposer que le deuil d’Araki étant celui de sa femme Yoko, il ne cadrait pas complètement avec l’unité de « Sarinagara ».
D'où ce titre -clarifié maintenant- de « Araki enfin »...
 
A l’époque de la sortie de « Sarinagara », le reproche qui fut fait à Philippe Forest était celui de n’être pas un vrai « spécialiste » du Japon, d’en maîtriser mal l’idiome et de s’être rendu de fait coupable d’une série de fautes d’orthographe dans son livre.
Il est probable que la même critique pourra être apportée à « Araki enfin », Forest évoquant à demi-mot cette possibilité lui-même -toujours dans sa préface.
Je ne peux en juger, étant encore plus que lui éloignée de la langue japonaise.
 
« Araki enfin » est ce que l’on peut appeler un « beau livre », un objet plaisant à tenir en main, magistralement construit et illustré.
Un ouvrage indispensable pour tous ceux qui s'intéressent à Araki.
 
L’essai est une « biographie fictive » -mais néanmoins totalement exacte dans les faits et les dates- d’Araki dans la mesure où il repose sur des extraits d’entretiens donnés par le célèbre photographe au cours de toutes les années de sa notoriété mais aussi sur des analyses subjectives de Philippe Forest portées sur un certain nombre de ses photos.
 
Après un long prologue qui situe ce qu’est « L’homme qui ne vécut que pour aimer » dans la culture japonaise, nous aboutissons aux chapitres de la monographie regroupés sous le titre de « Araki trente et une fois », trente et une images photographiées par Araki au fil des ans et chacune commentée en trois pages et sept paragraphes par Philippe Forest.
L’œil qui regarde est, bien sûr, avant tout celui d’un occidental qui ne peut faire abstraction de ses propres références culturelles mais celles-ci sont pour nous un repère évident car elles sont les mêmes que les nôtres, nous qui ne « voyons » Araki qu’à travers nos codes.
Cependant, Forest en sait bien plus que nous sur le Japon et il nous introduit dans ses connaissances de façon aisée et facile à appréhender.
 
Au final (et c’est là tout le paradoxe et la gageure de cet essai) si elle est bien « vue d’ici », c’est pourtant la vision d’un Araki japonais que Philippe Forest nous délivre, sur laquelle il nous descille les pupilles.
Par ailleurs, loin du tissu qui faisait la trame de « Sarinagara », ce n’est pas le deuil qui est le principal angle de vue adopté par l’auteur mais plutôt celui de la « persistance » et de la vie qui va.
Sans surprise, l’ « Eros » y prend toute sa place.
L’érotisme comme vecteur du désir de survie ou simplement d’existence, il n’y pas là grande différence entre l’Occident et l’Asie…
Ici encore, attention, ce n’est que l’une des très  nombreuses pistes exploitées par Philippe Forest pour nous donner Araki à « regarder » !
 
Mais si c’est bien l’ensemble de l’œuvre d’Araki qui est traité dans ces trente et un chapitres, il faut évidemment, pour Philippe Forest, en passer par l’analyse de ce qui est la partie de cette oeuvre la plus notoire aux yeux des amateurs de BDSM: les bondages ou plutôt les « kinbaku » d’Araki.
 
Loin d’être pour l’essayiste les images les plus obscènes d’Araki (positivement « obscènes » [la véritable obscénité n’étant que la mort] au sens de l’ « Erotos » et là, tous les objets ou les fleurs photographiés par Araki parlent souvent bien plus que les corps), voici un paragraphe de ce qu’il en écrit :
 
 
« Sur le visage des femmes suspendues d’Araki, on ne lit jamais aucune expression de souffrance ou de  honte. Leurs corps ne paraissent pas peser sur les cordes mais plutôt flotter en lévitation au-dessus du sol. Il n’y a rien de douloureux ou d’humiliant dans leurs poses, au contraire très gracieuses. Et plutôt qu’à la poupée de Bellmer, en somme, on dirait de chacune qu’elle ressemble à un très délicat mobile de Calder. ».
 
Extrait de : Philippe Forest - « Araki enfin - L’homme qui ne vécut que pour aimer » - Editions Gallimard - Collection « Art et Artistes - Septembre 2008 - Page 135.