"Fleur secrète", un film de Masaru Konuma avec Naomi Tani.

Photo : Naomi Tani dans « Fleur secrète », un film de Masaru Konuma © Zootrope Films.

 

 
 
Je vois venir des temps qui ne me disent rien qui vaille…
 
 
 
Adolescente de la fin des années 70, jeune adulte au début des années 80, je fais partie d’une génération de spectateurs qui a pu voir tout ce qu’elle voulait au cinéma.
Ainsi ai-je été de celles et ceux qui ont fait un triomphe au « Dernier Tango à Paris » de Bertolucci, à « L’Empire des sens » d’Oshima, aux « Diables » de Ken Russell et à quelques autres.
En revanche (et je me souviens encore de la violence de la réaction d’un lecteur de U-blog qui se sentait stigmatisé lorsque j’avais écrit ce qui suit), je n’ai jamais vu un film ou une vidéo pornographique…
Ce refus systématique (qui inclut, bien sûr, ces supports même lorsqu’ils traitent de BDSM) a toujours été de mon fait car je m’étais aperçue en lisant que la mauvaise écriture pornographique me heurtait ou m’ennuyait profondément et que je ne pouvais jamais dépasser la quatrième ou la cinquième page.
J'imaginais sans mal (la lecture offrant au moins un filtre à ce que l'on veut visualiser ou non de ce qui est écrit) ce que cela donnerait si j'étais forcée à subir des images en cascade...avant que de sortir précipitamment de la salle ou de couper rageusement mon lecteur de DVD !
 
Comme je l’avais mentionné il y a quelque temps, j’aurais souhaité voir « Fleur secrète » de Masaru Konuma, un film « pink » (c’est-à-dire érotique) japonais datant de 1974 mais inédit en France.
En tant qu’adepte du BDSM, tout long métrage de qualité s’y rapportant m’intéresse, en tant qu’amoureuse du Japon et de sa culture artistique, là encore, je ne voulais pas le manquer.
 
A trois semaines de sa sortie, je crois bien qu’il va me falloir y renoncer.
Depuis le 30 juillet, ce film est confiné dans trois salles parisiennes : deux appartenant au circuit Marin Karmitz, la dernière étant le petit cinéma de l’Espace St Michel.
Ce n’est pas en septembre, avec tous les « blockbusters » qui attendent la rentrée, que « Fleur secrète » va subitement s’épanouir…
 
Très étonnée, j’ai passé des coups de fil à droite et à gauche dans les quelques circuits d’exploitation « art et essai » que je connaissais au Sud et à l’Ouest de la France.
La réponse a été à chaque fois la même : non, ils n’avaient pas prévu de programmation pour « Fleur secrète ».
Le plus prolixe de ces gérants m’a très gentiment expliqué qu’après avoir visionné le film, son équipe avait choisi de le laisser délibérément de côté.
La raison était simple : le public de ses salles ayant fait l’an passé un succès au film « La vie secrète de Madame Yoshino » du même cinéaste, il lui était impossible de programmer un autre film qui amènerait les mêmes spectateurs lesquels seraient forcément déçus, « Fleur secrète » étant beaucoup plus « osé » que « Madame Yoshino ».
 
Noble motif certes.
Mais, faisant partie de ce public qui avait servi le triomphe de « Madame Yoshino », j’aurais bien aimé que l’on me laissât décider, toute seule comme une grande, de la « valeur » de « Fleur secrète ».
L’interdiction éloquente « aux moins de seize ans » suffisait amplement pour éviter que ce film tombe sous les yeux  d’un public non averti.
Il me déplaît que l’on ait jugé à ma place qu’il était assez « osé » pour que je ne puisse pas le voir, pour que d’autres adultes comme moi ne puissent pas le voir.
 
En Italie, se déroule une autre affaire concernant le cinéma.
Sandro Bondi, le nouveau Ministre de la Culture du gouvernement Berlusconi vient de découvrir que le film qui représentait l’Italie au Festival de Locarno, « Il sol dell’avvenire » de Gianfranco Pannone, était un documentaire retraçant la naissance de « la première génération » des Brigades Rouges en Emilie-Romagne et traitait de la dimension communiste -ou du moins marxiste-léniniste- qui animait ce groupe au départ ainsi que de ses rapports plus qu’ambigus avec les anciens partisans qui avaient difficilement posé les armes en 1945.
Ce ministre tonitrue : Comment « Il sol dell’avvenire » qu’il qualifie d’ « apologie du terrorisme » et « d’offense à la mémoire des victimes » a-t-il pu, lors de sa genèse, recevoir une légère aide financière de la part d’une commission du Ministère de la Culture aux temps du précédent gouvernement Prodi ?
Tout en promettant que pareil « méfait » n’aura plus lieu tant que lui sera à ce poste, il assure qu’il ne facilitera pas la diffusion du film dans les salles italiennes.
 
Je mélange à l'envi, pensez-vous?
Mais non !
J’ai le sentiment que, petit à petit, on va en arriver à ne plus pouvoir rien voir du tout.
Entre ce qui peut froisser le politique et ce qui choque les propriétaires de salles, d’ailleurs, où se situe le plus grave ?
La censure « politique » provoquera (je l'espère) des levées de boucliers, l’autocensure des circuits de diffusion, elle, laissera muets puisqu’on n’en saura rien…
 
Hier, j’ai accompagné mon fils voir « The Dark Knight » ou le sixième opus des « Batman ».
Très mauvais film, violent, alambiqué, qui s'empêtre dans des longueurs à n'en plus finir à trop vouloir jouer sur le fait de toucher à la fois un public enfant et un public adulte.
Mais au moins, j’ai eu le "droit" de le voir avant d’émettre un jugement.
 
Petit détail au passage : j’ai été surprise que le multiplexe où je me trouvais ne diffuse pas en son jour de sortie « Gomorra », de Matteo Garrone, le film sur la « Camorra » qui a obtenu le Prix du Jury à Cannes, tandis que deux salles de ce même cinéma proposaient le fameux « Batman ».
On m’a alors informée que « Gomorra » avait été laissé en priorité aux salles « art et essai » ainsi qu’à l’UGC du centre-ville par souci de « partage local ».
« Ne vous en faites pas -m’a dit le gérant- « Gomorra » trouvera son public ».
En ce qui concerne « Gomorra », je n’en doute pas un seul instant.
 
Mais dans le cas de « Fleur secrète », là, c’est malheureusement le public qui « ne trouvera pas » son film …