Milena Agus Battement d'ailes roman Editions Liana Levi 2008

Milena Agus - Scan de couverture de « Battement d’ailes » - © Editions Liana Levi.

  
 
 
Je m’aperçois, à l’heure où les catégories deviennent une fonctionnalité possible sur les blogs de KarmaOS, que les miennes seraient difficiles à établir.
On me suggèrera que, pourtant, c’est vite vu dans mon cas : « BDSM » ou « Divers ».
 
Ce n’est pas si simple.
24 heures avant que Stéphane n’institue ces catégories, je publiais une note ,« Subjectivement BDSM », à propos de quelques sculptures de Camille Claudel.
Ce « Subjectivement » est devenu ensuite « BDSM (ou pas) » car en effet, souvent, mon prisme de vision, de lecture des choses se situe sous l’angle BDSM, ce qui ne veut pas dire pour autant que ces choses soient uniquement visibles sous cet angle.
Ainsi en va-t-il du livre de ce soir.
 
« Battement d’ailes » de Milena Agus ne parle pas de BDSM mais à travers sa protagoniste, une femme qui fait son propre malheur à cause de la mauvaise estime de soi ancrée en elle, ce roman me ramène vers ces notions de punition et d’humiliation qui sont bien souvent au centre des notes que je lis sur les blogs de soumises -fussent-elles les plus apparemment pleines de « rebellitude »- lorsqu’elles se font l’écho d’un désir de punition (et quand bien même ce désir serait-il l’acmé de l’érotisme pour elles).
Je ne peux alors m’empêcher, moi qui ne fonctionne pas sur ce mode, de me poser l’éternelle question «Que punis-« Je » en réclamant la punition ?» ou «Qu'humilie-« Je » en demandant l'humiliation ?», question avec son sempiternel corollaire vu du côté du dominant «Qui punis-« Je » en punissant ?» ou «Qui humilie-« Je » en humiliant ?»…
Sur cet insondable mystère, quelques ébauches de réponse peuvent traverser ce livre de Milena Agus…comme un battement d’ailes…
 
 
 
Après l’heureux succès de « Mal de pierres » l’an passé, Milena Agus nous est revenue à la fin février avec un second roman traduit de l'italien : « Battement d’ailes ».
C’est toujours la Sardaigne qui sert de décor fastueux et métaphorique aux événements et aux portraits de personnages étranges, tous possédés d’une magie intuitive.
Si la grand-mère de « Mal de pierres » était un peu « dérangée » -comme on le disait d’elle- cette fois-ci c’est de « Madame » dont on parle en ces termes.
« Madame », une femme entre deux âges qui craint la ménopause parce qu’elle n’a pas encore trouvé l’amour.
Comme le « Mal de pierres » était un « mal d’amour », les extravagances de « Madame » en sont aussi le symptôme.
 
« Madame » possède un lopin de terre extraordinairement bien placé face à la mer.
Elle y tient une petite maison d’hôtes qui lui rapporte à peine de quoi vivre alors que des promoteurs défilent chez elle, semaine après semaine, afin de la presser de vendre et lui font des ponts d’or.
Mais « Madame » ne veut pas vendre.
Pour elle, la terre est belle et bonne quand on la sème et qu'elle rend des fruits et des légumes, non lorsqu'elle se parsème de blocs de ciment.
 
Elle entraîne dans son sillage les propriétaires des deux maisons proches : la famille de la narratrice, une adolescente de quatorze ans dont le père a disparu après avoir ruiné les siens et qui, convaincue de sa mort, pense que son esprit revient lui faire des signes en déplaçant les draps comme en un battement d’ailes et la famille des « voisins » qui ont un fils aîné, sorte de « fils maudit », qui n’a pas voulu suivre la route tracée et qui vit dans la misère à Paris où il joue du jazz, sa seule passion, et un autre -encore bambin- véritable génie de l’air et de l’eau incompris que l’on traite comme un simplet.
 
Ces deux familles auraient pu haïr « Madame » (ainsi nommée parce qu’elle suit des cours de français afin d’aller un jour à Paris voir le jeune trompettiste de jazz) qui, de par son obstination, les empêche de vendre eux aussi et les enchaîne ainsi à leur pauvreté.
Mais ils l’aiment au contraire parce qu’elle est « écervelée » et qu’elle les traite comme une bonne fée, les enchantant d’humbles cadeaux et de sa présence quasiment surnaturelle.
Car « Madame » se donne, donne et donne sans cesse autour d’elle, aux voisins, aux clients de sa maison d’hôte et même aux promoteurs.
Elle est contenue toute entière dans ce don qu’elle fait d’elle-même, don qui finit par en perdre sa valeur aux yeux de quelques goujats qui profitent d’elle.
 
Le grand-père de la narratrice veille sur « Madame » comme un ange gardien bourru, lui reprochant de se perdre et de se gaspiller entre l’amant premier et l’amant second, deux hommes qui l’utilisent sexuellement pour mieux la rejeter ensuite.
Et revenir. Et repartir.
Il tente de lui apprendre à aller vers l’amour en conquérante et non en mendiante, de « demander » et non seulement d’ « offrir » mais cela « Madame » ne sait pas le faire, elle qui ne croit qu’en de vains rites qu’elle accomplit et n’a aucune confiance en sa propre personne : elle pense qu’elle ne vaut rien…
Parfois, la nuit, elle convoque même d’étranges fantômes qui la battent et l’humilient à sa demande.
 
« J’entendais pleurer à l’intérieur et je me suis accroupie au pied d’une fenêtre qui donne sur la galerie. C’était elle qui les priait de la battre, qui voulait être punie, et on aurait dit que ses tortionnaires la connaissaient depuis longtemps et savaient tout un tas de choses que nous ignorions.
Elle avait les mains liées et elle était nue, étendue sur la longue table basse où on fait le pain ; le four à bois était allumé. Ses tortionnaires étaient nus eux aussi mais jusqu’à la ceinture et ils la touchaient comme s’ils respectaient un tour de rôle, puis ils la frappaient partout tandis qu’elle pleurait et leur disait de continuer parce qu’elle n’était pas allée à l’école, parce que personne ne l’avait jamais aimée, parents, frères et sœurs, amants. […] »
Milena Agus -Battement d’ailes- (page 92) - Editions Liana Levi - Février 2008.
 
Il faudra un premier drame pour que « Madame » rencontre enfin l’amour et que celui-ci lui rende son vrai prénom, Agnese.
Mais Agnese, persuadée qu’elle ne l’a conquis que grâce à l’une de ses pratiques d’envoûtement, ne pourra pas croire à cet amour et une autre tragédie risquera de se produire pour celle qui, en son for intérieur, est forcément « Madame » et rien d'autre que « Madame », une « Madame » qui ne vaut rien.
 
Seuls les yeux de celle qui observe et raconte, les yeux qui ont vu le battement d’ailes, pourront alors prodiguer l'unique magie salvatrice.
Pour « Madame », mais aussi pour elle-même.
Battement d’ « elles » ?
 
Attention ! Il ne s’agit pas ici d’une littérature du « bon sentiment ».
Le monde de Milena Agus n’est pas celui de Suzanna Tamaro : il n’est lisse et poétique qu’en apparence, il masque en fait des plis et des replis, une douleur que les mots de l’auteur savent rendre comme un pinceau qui serait un scalpel.
La « magie », la poésie ne sont que prétexte pour aller au-delà de la réalité dans le but de mieux la toucher et de s’en laisser blesser.
Parce que la vie est comme ça.
Derrière tous les personnages, se cachent des fêlures qui deviennent très vite pour le lecteur des anfractuosités.
Et aucun de leurs mystères n’est jamais, au final, résolu de façon réellement heureuse.
 
Quant au thème du masochisme, c’est la seconde fois que Milena Agus l’aborde.
Dans son tout premier livre -« Mentre dorme il pescecane » (« Tandis que dort le requin »)- qui n’a pas encore été traduit en français, elle mettait déjà en scène l’histoire d’une famille sarde « depuis le paléolithique supérieur » où, entre un père absent et une mère silencieuse, l’héroïne se laissait tenter par un amour sans lendemain avec un homme marié qui possédait des goûts sexuels sadomasochistes.
Une histoire « magique » là aussi, mais où le seul espoir de survie était pour celle qui se retrouvait prise dans la gueule du requin d’attendre qu’il s’endorme pour pouvoir tenter d’échapper à ses mâchoires féroces…
 
Loin, très loin -on le voit- du sucre candi de la littérature niaise ambiante, Milena Agus est un auteur à lire et à relire.