Partage de midi Paul Claudel Comédie Française 2007 Marina Hands Eric Ruf Hervé Pierre Christian Gonon mise en scène Yves Beaunesne

 

                          Marina Hands Ysé dans Partage de midi de Paul Claudel 2007 Comédie Française,

                                                        Photos © Ramon Senera

 

 

 

Il ne sera pas question de BDSM ici ce soir mais de théâtre.

Certains penseront qu’avec ses « scènes », ses « jeux de rôles », son amour des masques et des déguisements, le BDSM n’est quelquefois pas très loin du théâtre…

 

J’aime Paul Claudel. Immensément.

Curieux que quelqu’un de totalement dénué de mysticisme ou de foi comme moi puisse se sentir exalté par l’œuvre de celui qui plaça le mystère du Divin au cœur de son écriture.

Et cependant…

 

J’en ai toujours parlé : il est des mots, une musique des mots que l’on peut « rencontrer » bien au-delà des apparences.

Cela m’arriva avec Claudel il y a des années lorsque je lus pour la première fois son « Partage de midi ».

Et cette musique m’a ensuite accompagnée à la lecture de ses autres textes.

 

S’il n’y a pas de BDSM dans Claudel, il est pourtant l’auteur de l’une des oeuvres théâtrales du 20ème siècle qui est un véritable monument de sadomasochisme, l’extraordinaire « Tête d’Or » dont je ne saurais que trop conseiller la lecture des flamboyances violentes ici.

En outre, la personnalité même de Claudel est peut-être à considérer, par delà sa teinte chrétienne, comme une lutte permanente contre un masochisme intrinsèque qui se lit entre les lignes dans ses odes, dans sa vie en soi et, sans doute, par le curieux du refoulé, dans l’attitude qu’il eut, adulte, envers sa sœur Camille.

 

Le théâtre est un acte de lecture difficile, avouons-le.

Le texte, les personnages, les didascalies demandent un effort que le roman est loin d’exiger.

A défaut de pouvoir voir dans l’immédiat la pièce après l’avoir lue, on la porte en soi pendant des années.

Quelquefois au point de faire corps avec un héros, une héroïne et de savoir qu’à chaque instant, on pourrait l’improviser pour  un « metteur en scène en quête de personnage »...

 

J’ai, toute ma jeunesse, été ainsi l’ « Ondine » de Giraudoux.

Mais jamais l’Ysé de « Partage de midi ». 

D’elle à moi, trop de différences.

Elle est celle qui se dit « la femme interdite », celle qui entraîne la malédiction quand elle aime, mais elle est aussi la femme que je ne comprends pas.

 

Jusqu’à la semaine passée, Ysé n’était que songe pour moi.

Et je l’imaginais sur son bateau en plein soleil, voguant vers la Chine, entre intrigues et déchirements. 

Fatale, forcément fatale.

Pour ces trois hommes qui ont le malheur (ou qu’elle a le malheur) de rencontrer.

Peut-être est-ce dans cette question toujours irrésolue que réside le mystère qui me fit ne l’oublier jamais.

Ysé, le malheur de la femme?

Ou le malheur des hommes ?

 

Nous venons de voir à la Comédie Française la version qu’Yves Beaunesne présente cette année de l'opus claudélien. 

Comme on le sait, le rôle d’Ysé y est porté par Marina Hands, actrice qui nous a émus dans « Lady Chatterley » de Pascale Ferran tout récemment mais aussi fille de Ludmila Mikaël, qui fut il y a quelques décennies -à ce que l’on m’en dit - une diaphane Ysé pour Antoine Vitez.  

 

Marina Hands n’a rien de diaphane.

Elle nous propose une Ysé primesautière, moderne à l’extrême, dans une  pièce qui reprend toutefois la forme la plus classique et ancienne de mise en scène connue pour cette œuvre.

 

On en est dérouté au début.

Il faut alors se raccrocher, pour ne pas se noyer dans la mer d’Asie, au souvenir de la particularité que possède « Partage de midi ».

Si Claudel mit des années à accepter de la laisser représenter officiellement et n’autorisa au début que quelques lectures, c’est que la trame de la pièce est profondément autobiographique et que « Partage de midi » relate  en quelque sorte ses malheureuses (et scandaleuses) amours consulaires avec une coquette femme mariée du pire acabit nommée Rosie Welch.

Et Paul ne put se guérir de Rosie qu’en transformant par la magie du rideau rouge leur triste bluette en la gloire de Mesa et d’Ysé...

 

C’est là que tout à coup Marina Hands nous retourne d'une seule main et que nous nous apercevons qu’elle sait donner à Ysé la couleur unique que lui avait imposée Rosie tout en s’offrant au public dans toute la gamme des tonalités que le rôle, lorsqu’il transcende la réalité, prend soudain : merveilles et monstruosités.

 

Fatale, forcément fatale.

Et faisant ce voyage ineffable qui va du soleil à l’ombre  et conduit de  la frivolité au tragique, de la beauté à l’horreur, de la sensualité au délabrement jusqu’ à ce final « partage de minuit » … « vainqueur dans la transfiguration de Midi »…

 

 

 

PS : Et pour ceux qui connaissent le texte, chapeau bas à Hervé Pierre qui campe ici un prodigieux Amalric!