Pasolini dirige Orgia Torino 1968

                               Photo ??? - Pasolini à Turin durant les répétitions d’ « Orgia », 1968.

 

 

 

 

“...Sì, io sono stato veramente libero e indipendente
perché ho accettato senza alcuna riserva
che ci fosse il potere, mi ci sono adattato,
con tutto il conformismo necessario, e, da uomo
normale, ho cercato di viverne la mia parte.
Non grandi cose: sono stato soltanto un medio borghese.”

 

Pier Paolo Pasolini- “Orgia” ( Prologo dell'uomo ) 1968 –Garzanti Ed.

 

 

Je vais conseiller ce soir à tous ceux qui pourront y aller une pièce de théâtre dont je n’ai pas vu (et ne verrai pas, ne pouvant  me rendre prochainement dans la capitale) l’actuelle mise en scène.

Depuis le 17 janvier et jusqu’au 24 février, Marcel Bozonnet présente sa vision d’ « Orgia » de Pasolini au Théâtre du Vieux-Colombier à Paris.

Vous en saurez un peu plus sur cet événement en lisant ici l’article que Libé lui dédie.

 

« Orgia » date de 1966.

Ecrite en vers dans sa version italienne initiale, elle est la première pièce de Pasolini.

Cette mouture fut ensuite suivie de deux autres versions en 1967 et en 1968 (date à laquelle il  présenta alors lui-même cette tragédie moderne devant le public à Turin et cette expérience faillit le faire renoncer au théâtre).

S’il continua à écrire pour celui-ci, il ne mit jamais plus en scène.

Comme l’ensemble de ses œuvres théâtrales, Pier Paolo ne ressentit jamais « Orgia » comme accomplie.

On sait que jusqu’à ses derniers jours, il « retoucha » sempiternellement les répliques et les didascalies de ses pièces.

 

Dans la multiplicité des formes que prit l’œuvre de Pasolini, c’est incontestablement le théâtre qui est le plus difficile à aborder et de toutes  ses pièces, c’est « Orgia » qui demeure la plus hermétique.

D’une rare violence et pourtant quasiment vide de gestes mais portée par les mots comme par le chant d’une source née de la poésie « Orgia », si l’on s’en tient à son texte brut, semble bien raconter l’histoire d’un couple à deux faces : conformiste le jour, transgressif la nuit.

Participant dans leur vie publique volontairement à la pérennité du pouvoir et à l’accélération (insistons sur les années d’écriture -1966 à 68-) du consumérisme, ils révèlent dès qu'ils se retouvent seuls leur autre visage à travers une relation sadomasochiste ritualisée qui les conduira à devenir et assassins et suicidés.

 

C’est de l’au-delà qu’enfin ils se parlent.

Se parlent-ils l’un à l’autre ? Se parlent-ils en soliloques pour se dire ?

Où fut leur culpabilité la plus grande (ou de quoi furent-ils le plus victimes) ? Trouve-t-on la réponse dans le sadisme de l’un, l’acceptation de l’autre de cette relation folle et extrême ou bien dans le consentement à ces autres rites, ceux du quotidien de leur « façade » bourgeoise qui les amenèrent pour finir à ces Pâques meurtrières ?

Et est-ce là vraiment la question que pose l’auteur ?

Ne faut-il pas y  entendre aussi la récurrente complainte (celle qui transcende toute la poétique pasolinienne) d’une nostalgie de la nature originelle, de la langue ancestrale, mythes seuls propres au bonheur de l’homme ?

Pour ma part, je ne « vois » Orgia qu’en la situant dans le contexte socio-politique de son époque, n’étant absolument pas certaine que de nos jours, il soit dépassé d’une quelconque manière.

J’admets cependant qu’on puisse désirer en donner une autre interprétation.

 

Les plus récentes mises en scène d’ « Orgia » ont eu la sagesse de tenir compte de feuillets retrouvés après la mort de Pasolini et qui ajoutaient aux trois personnages de la pièce (l’homme, la femme, la jeune prostituée de la dernière partie) un chœur.

Selon les metteurs en scène, le chœur est « physique » (plusieurs acteurs ou la jeune fille tenant alors deux rôles) ou bien composé d’images virtuelles projetées en 3 D.

En outre, la création artistique autour du texte a varié sans cesse : les personnages sont parfois disposés comme des gisants ou bien à un bout et à l’autre d’un tunnel, selon le metteur en scène.

Il arrive toutefois qu’« Orgia » soit jouée de la façon la plus « classique » sur la seule base du dernier texte officiellement publié en 1968.

 

J’ignore totalement quel aura été le parti pris de Marcel Bozonnet et ne suis donc pas en mesure de porter un quelconque jugement.

 

Si j’ai choisi de recommander dans le flou absolu ce spectacle, c’est parce que le théâtre pasolinien est rarement représenté en France, que le texte d’ « Orgia », au-delà de son apparente difficulté, est l’un des plus envoûtants que je connaisse.

Il ne faut pas oublier non plus que Pasolini fut un « curieux » de Sade et qu’il l’adapta même au cinéma (Salo ou les 120 journées de Sodome).

Que l’une de ses oeuvres théâtrales ait trait au sado-masochisme n’a rien en soi de surprenant. 

La connaître, pour tous ceux qui passent sur ce blog parce qu’il est connoté BDSM me paraît chose intéressante.

Elle est une infime partie de ce qui finit, maillon après maillon, par composer « notre » culture [et c’est par cette culture -et non par ces dizaines de sites bavassant tous les mêmes âneries- que nous existons aux yeux ceux qui ne partagent pas nos « goûts »] et, à ce titre, mérite bien une soirée.