BDSM slave Plinio Martelli

                                                               Photo © Plinio Martelli

 

 

 

« Il », bien sûr, mon personnage de fiction… 

 

 

Longtemps, il avait regardé le soir tomber.

Longtemps, il avait regardé la page blanche.

Et à la fin, il s’était décidé à lui écrire pour se donner un but, donner un but à ses pensées.

Il cherchait aussi à remplir le vide de la feuille comme cette pièce qu'il s'était assurée pour refuge finissait par remplir le sien d’ombres et de souvenirs.

L’hiver était venu, le soleil illuminait désormais une partie du monde située exactement à l’opposé de l’endroit où il se trouvait.

Il possédait encore quelques-uns de ses rires qu’il avait conservés précieusement comme des papillons dans un bocal.

Il savait qu’il lui en restait assez pour illuminer la nuit de veille qui se préparait.

Alors, il commença :

 

« J’ai essayé de t’appeler mais à la dernière seconde, j’ai reposé le téléphone avec un noeud dans la gorge.

Entendre ta voix m’aurait rendu aussi nu que cet arbre que je vois en face, dépouillé de ses feuilles par décembre, forme fantomatique dans la nuit qui descend.

Cette nudité, même mentale seulement, ne convient pas au Maître que je fus pour toi, n’est-ce pas ?

 

Même le seul fait de t’imaginer m’a ôté tout courage.

Oui, te parler aurait été, en fait, me convaincre de cette chose que je veux persister à méconnaître.

Je ne nie pourtant pas que je suis en quête de réponses qui donneraient des explications, pour ma conscience, dans ma conscience...

 

Et ainsi, en ce début de nuit de décembre, je continue à errer entre les mots à la recherche des plus justes.

Ceux qui constitueront cette lettre mais aussi la mémoire toujours lancinante de ceux que nous avons déjà prononcés, ceux que nous avons alors, sans le savoir -comme on ne sait jamais ces choses-là au moment où elles se déroulent- figés une bonne fois pour toutes.

 

Je n'ignore pas que je ne te ferai pas plus parvenir cette lettre que je ne t’ai téléphoné.

Et peut-être que le désir de me faire mal, de me blesser est sa seule motivation, quelque part...

Mais quand je me blesse, quand je me fais mal, moi qui t’aimais, c’est encore toi que je blesse, c’est encore à toi que je fais mal.

Ce mal qui nous unissait, cette douleur que tu me réclamais et que j’aimais t’apporter au point peut-être de t’en avoir quelquefois par mon seul vouloir insufflé le désir ou au moins, une certaine forme de désir.

 

Le Maître est toujours un peu un charmeur de serpent, il connaît les airs qui hypnotisent, il utilise tous les charmes d’une ancienne magie.

Et n’est-ce pas cela, cette suggestion sur un public pleinement prédisposé, tout l’art de la domination ?

Je m’aperçois que j’ai écrit ces mots « un public » qui te heurteraient, toi qui m’aimais, et je t’en demande pardon, je me suis, vois-tu, une fois de plus laissé aller à théoriser.

Est-ce cela qui hâta notre chute, est-ce cela qui fait qu’aujourd’hui le soleil est de ton côté, dans l’autre partie du monde ?

 

Si tu me voyais…

Maintenant, mes certitudes se sont envolées, comme feuilles portées au gré du vent.

Eussé-je été tel quel alors, moins arrogant, moins présomptueux, que sans doute j’aurais répondu différemment aux questions que la vie me posait et surtout à celles que tu me posais, toi…

Tu n’étais pas l’Unique, non, et tu l’étais pourtant puisque l’autre -celle que tu nommais ma « Duègne »-, parce que tu étais là, ne l’était pas non plus.

Pas plus que les autres.

En fait, vous étiez toutes et uniques et irremplaçables, une mosaïque qui m’était nécessaire et dont je ne sus que lorsque ton carreau vint à y faire défaut qu’elle n’avait aucun sens, qu’elle n’était plus de l’art, l’art de toute une vie, ma vie, ma création à moi.

Mes soumises. Mes esclaves. Mes.

 

Il n’y eut pas de vainqueur mais seulement des vaincus à ce jeu.

Et si je comprends seulement à cette heure que te forcer à y participer, rendre ta présence indispensable fut ma grande erreur, c’est parce que je vois dans ce soir qui maintenant a totalement obscurci la pièce que tandis que je me croyais Roi-Soleil, je vivais déjà et te faisais vivre, nous faisais vivre sous le signe de l’absence de futur.

Et j’estimais régner, dominer…

 

Où sont aujourd’hui les textes, les dessins que tu me montrais ?

Un jour, je m’y attends quotidiennement, je les trouverai dans quelque journal qui me parviendra de l’autre bout de la planète. Tu avais tellement de talent.

Je songe aussi aux découvertes que tu fis, grâce à moi tout de même, à travers tes yeux agrandis par la stupeur, par la douleur. Je ne peux admettre, ce serait m’anéantir, qu’elles n’aient pas servi,  qu'elles ne t’aient pas changée, grandie, embellie…

Qui sait si tu penses encore à moi ... Il me suffirait d’en être persuadé pour que tout prenne un autre sens et que je ne souffre plus comme je souffre aujourd’hui.

 

Te souviens-tu de nos longues discussions et de ce que je t’y appris, que la douleur n’est pas indélébile mais que la souffrance l'est, que la douleur peut être un plaisir mais que la souffrance  ne l'est jamais ?

Par moi, tu connus la douleur et la souffrance, alors que je ne le voulais pas. Tu as su fuir cette dernière.

Moi, je n’ai aucun moyen de le faire.

Me remettre en question ne sert pas à grand-chose, n’apaise rien.

Je suis ce que je suis comme tu étais ce que tu étais.

Je ne changerai pas comme tu n’avais pas changé malgré tout ce que j’ai voulu croire, pensant t’avoir modelée à ma mesure qui était démesure pour toi.

 

Tout se tait dans cette noctée de décembre qui se perd entre les certitudes de celui qui est resté et s’est pétrifié et les vérités qu’il ignore de celle qui est partie et devenue.

Chacun de nous deux -du moins ai-je encore l’orgueil de le croire- demeure enfermé dans le vide, le manque de l’autre, liés et séparés par des nœuds indissolubles et des cordes invisibles à jamais.

Je t’écris malgré tout ces paroles inutiles que tu ne liras pas sur cette feuille blanche, métaphore de feuille d’arbre auquel un vent propice offrirait le don de se frayer un chemin pour remonter le temps, ce temps perdu, gaspillé, ces moments qui ne reviendront plus.

 

Parfois, mon regard se pose dans le vide et je redeviens lucide : je sais que je remplis ton manque par cet acte vain de l’écriture.  Ces mots à l’encre noire, tu ne sauras jamais à quel point je les échangerais volontiers contre un seul de tes sourires dans nos moments heureux, un de ces sourires qui te venaient à travers les larmes, lorsque dûment cravachée et couverte de traits rouges en relief, tu me montrais ainsi ta fierté de suppliciée avec  tes toutes petites dents perlées.

 

De moi, doivent te rester quelques cicatrices.

Avec le temps, elles sont sûrement presque imperceptibles. On doit les confondre avec des vergetures puisque, je le sais, tu as rencontré quelqu'un là-bas et que tu as porté son enfant.

 

Des marques de moi. Des lignes nacrées et fines.

Lis-les quelquefois comme tu aurais pu lire mes lignes en noir sur ce papier blanc que je ne t’enverrai pas. »