Hans Bellmer La Mitrailleuse en état de grâce

              Photo de l'oeuvre « La mitrailleuse en état de grâce » -Hans Bellmer © MOMA de New-York.

 

 

 

Il y a quelques jours, je relatais ici l’exposition de Nobuyoshi Araki à Charleroi et les remous qu’elle avait entraînés, allant jusqu’ à un jet de coktail Molotov, par des habitants de la ville « choqués » par l’affiche.

Ceux-là ne se revendiquaient d’aucune mouvance religieuse et agissaient pour leur propre compte.

Je lançais néanmoins déjà un signal d’alerte en défense de l’art.

 

Depuis, les événements se précipitent : c’est tout d’abord en France que des intégristes catholiques ont gâché « La Nuit Blanche » en manifestant violemment contre l’exposition d'une dizaine de robes de mariées signées Christian Lacroix  dans la Chapelle Royale du Château de Versailles. A avoir déclenché leur ire, il semble y avoir à la base le communiqué de presse du couturier qui entendait situer son exposition dans un lieu de « cris et chuchotements »…

De quoi déplaire à nos cathos bien pensants qui ont tenté jusqu’au bout, via différents courriers à des personnalités UMP de leur coin qui les ont soutenus, de faire purement et simplement interdire l’expo.

Christine Albanel, présidente de l’établissement public de Versailles l’avait malgré tout maintenue, estimant qu’ « il n’y avait là aucune atteinte au respect de la religion ».

On verra donc ici ce qu’il est advenu sur cette dépêche du Nouvel Obs.

 

Ensuite, c’est pire.

Car face aux gens qui, comme elle, refusent de « censurer », il est ceux qui s’autocensurent d’avance.

La Whitechapel Art Gallery de Londres devait présenter dès le 20 septembre 2006 l’exposition vue à Paris au Centre Pompidou l’an passé  « Anatomie du désir » de Hans Bellmer et dont j’avais alors donné sur cette note une vision BDSM personnelle tout à fait réfutable en soi.

Ce n’est pas donc pas cet aspect BDSM, que j’ai été la seule à relever, qui a conduit le 19 septembre, veille du vernissage, la directrice de l'établissement,  Iwona Blazwick, à décrocher 10 de ses toiles.

Entre autres, elle avançait le fait que l’exposition risquait d’outrer les populations musulmanes, nombreuses dans le quartier de sa galerie.

On lira l’article du journal « Le Monde »  intitulé « Messieurs les autocenseurs, bonjour ! » s'y rapportant et faisant écho à diverses « autocensures » du même type, toutes récentes.

De plus on trouvera, toujours signé de « Le Monde » un second article en ce lieu, faisant le bilan de toutes les censures liées à l’art au nom des différentes religions et qui se sont produites au cours des derniers mois.

 

Etre censuré est terrible, s’autocensurer en 2006 est, je le pense, tragique.

Ces premiers pas qui vont de l’ « Idoménée » de Mozart à Berlin et qui aboutissent à l’exposition Bellmer sont accompagnés, vous l’aurez vu si vous avez lu les liens (ce que je vous convie à faire rapidement, ils disparaîtront bientôt dans les archives payantes de ces journaux) de petites reculades en nombre dont on a moins parlé.

 

L’art est ce qu’il est, « rarement chaste » comme disait si bien Picasso.

Nous voici atteints d’une bien étrange « épidémie » qui consiste, pour les décideurs des expositions, à se demander non si la valeur de leur projet est importante d’un point de vue culturel mais s’il ne risque pas d’amener des réactions des bigots de toute sorte.

 

Il y a là de quoi être stupéfaits lorsqu’on songe que, dans un lointain passé, ce furent des monarques ou des sultans, pourtant étroitement liés à leurs religions, qui ont été les plus connus des mécènes de l’art.

 

Il y a là de quoi être effarés car plus proche de nous, Bellmer par exemple, n’a pas de son vivant suscité de réactions aussi outrancières.

 

Il y a là de quoi être effrayés non seulement pour le « patrimoine » artistique qui est le nôtre mais aussi en nom et place des créateurs qui opèrent actuellement et plus encore, de ceux qui vont, demain, embrasser une carrière d’artiste dont on sait que le « passage » se fait toujours sur la base d’une vocation.

 

Quelle représentation du monde donneront-ils si celle-ci est sujette à une autocensure de peur de ne pouvoir exposer et donc de ne pouvoir vivre de leur art ?

 

On est en droit d’être très méfiants quant à la qualité, la spontanéité, que donnerait à un pinceau, à une plume le fait de se savoir constamment sur le fil du rasoir.

 

Allons-nous voir le retour des heures sombres de la censure, potentialisées cette fois par l’autocensure, que nous pensions révolues depuis la seconde moitié du XXème siècle ?

 

 

 

Réédit du 11/10/06 à 18 heures:

A la lecture de quelques commentaires, j'apporte une précision, ma note était bien claire et s'en prenait à tous les intégristes, quelle que soit leur religion, s'attaquant à l'art.

Il est symptômatique que, du côté catholique, le Pape Benoît XVI vienne de réintégrer le prêtre Philippe Laguérie, célèbre à Bordeaux pour avoir tenté l'interdiction de l'affichage du livre de Bettina Rheims et Serge Bramly, "Inri", il y a quelques années.

Voir pour de plus amples précisions son portrait dans les "Transversales" du Libération daté d' aujourd'hui en cliquant le lien qu'est en soi le petit texte ci-dessous:

 

Vade retro soutanas

Philippe Laguérie, 54 ans, prêtre intégriste. Il célèbre la messe en latin et a flirté avec l'antisémitisme et l'islamophobie. Il vient d'être réintégré par le pape Benoît XVI.

QUOTIDIEN : Mercredi 11 octobre 2006