A part son introduction et quelques mots à la fin, cette note a été rédigée hier.

J’ai ensuite renoncé à la passer chez moi et ai voulu la placer en commentaires chez Gilles.

Hélas, le nombre de caractères étant limité chez lui, elle n’a pu y figurer.

Je la poste ce soir sans doute parce que j’en ai besoin par effet de catharsis.

SVP, ne pas me parler des attentats de Bombay ou de la mort de Syd Barrett, ce texte leur est antérieur.

 

Attention ! Ces mots proviennent de quelqu’un qui ne suit pas le foot (ni aucun autre sport.)

Qui s’intéresse juste aux hommes et qui, d’un romantisme échevelé, irrationnel,  a un sens particulier de l’épopée...

 

 

Il y a quelque temps, Arte a rediffusé « L’homme à la peau de serpent » avec Marlon Brando. J’ai voulu le voir et l’enregistrer en même temps. Mon fils n’a pas décollé de l’écran. Il venait d’apprendre la lecture et m’affirmait lire les sous-titres en jaune de la chaîne. Je lui ai dit que ce film n’était pas de son âge, ne pouvait l’intéresser. Je n’en suis pas venue à bout.

Et j’ai laissé faire parce que c’était Brando, parce que chez moi, on n’a jamais été très réglo sur la télé et que j’ai vu certains films très tôt moi aussi.

A un quart d’heure de la fin, j’ai reçu un coup de fil.

Lorsque je suis revenue, la télévision était coupée,  lui était dans sa chambre et m’a dit « C’est fini. ».

Je connaissais le film par coeur. J’ai dit « Et ???? ». Il m’a dit « C’était très bien ».

Quand j’ai voulu visionner les minutes manquantes, il dormait. Je me suis aperçue qu’il avait éteint le magnétoscope et que le film était incomplet.

Le lendemain, il m’a assuré l’avoir fait  par inadvertance en se détournant de la télé parce qu’il avait senti que « ça allait mal finir » et qu’il ne voulait pas, qu’il avait arrêté quand c’était «encore bien ».

 

Je voudrais pouvoir faire pareil avec la finale de la Coupe du Monde. Suspendre le temps. Ne pas savoir la fin.

 

Cette année, pour nous, c’était particulier.

Mon fils n’ayant pas du tout les mêmes centres d’intérêt que  ses camarades de classe (il se passionne pour des choses très spéciales qui relèvent de la climatologie, de la botanique, de l’archéologie) et étant par ailleurs très timide, il se tient toujours à l’écart.

Les autres font du sport, généralement du foot, et en parlent. Lui déteste ça et se tait donc dans le groupe.

Je voulais lui montrer que même sans faire du foot, on pouvait s’y intéresser et y prendre plaisir.

Ça a marché : il s’est pris au jeu et a voulu que je lui confectionne un tee-shirt de « supporter » avec les « moyens maison »  choisissant, bien sûr , le numéro 10.

Le 7 juillet, c’est en pleurant qu’il a quitté les copains auxquels il ne parle pas d’habitude car depuis plus de trois semaines, il avait enfin trouvé un chemin de dialogue autour de ces matchs et des actions des Bleus.

 

 

Bien sûr, j’avais imaginé que la France pouvait perdre.

Mais comme le Portugal face à l’Allemagne la veille.

J’aurais été déçue. Mais dans les règles.

Là, c’est autre chose. Je suis très triste.

Amère.

Je me sens volée d’une victoire mais aussi d’une défaite.

 

Tout mais pas ça.

Tout sauf ce moment où soudain ça bascule, selon les règles les plus connues de celle-ci, dans une Tragédie Classique.

 

Ça commence assez mal.

Les Italiens ne lâchent pas le ballon, « marquent les Français au short » (Grrr !) mais sont bons, il faut le dire.

La première mi-temps est à eux après le penalty frappé par Zidane.

 

La seconde démarre mieux malgré le claquage de Vieira. Les Bleus ont eu un jour de récupération en moins et ça se sent...

Ça ne se sent pas tant que ça somme toute au bout de quelques instants!

Les Français font une seconde mi-temps superbe, ils ne cèdent plus le ballon, même s’ils ne marquent pas.

On comprend qu’on va vers les prolongations.

 

Quelques semaines avant.

Je n’ai pas aimé Domenech et ses choix depuis l’annonce de sa sélection : j’attendais Pirès, j’entends des discours sur l’astrologie.

Puis son coaching me tracasse pendant tout le Mondial . Il est évident qu’à un moment ou à un autre, l’équipe aura besoin de Trézéguet. Il faudrait le faire rentrer sur certains matchs afin qu’il ait le temps de se mettre dans le « ton » de l’équipe.

Parce que, de rencontre en rencontre, Les Bleus version 2006 -si peu évidents au départ- se forment, se soudent, se parlent sur le terrain et gagnent.

Deviennent cette « équipe ».

Sont à deux doigts de la Coupe du Monde.

Le boulot que Domenech ne sait pas faire, le tandem Thuram-Zidane, formidables meneurs de jeu, le fait sur le terrain.

Ils guident, ils impliquent, ils ont des yeux partout, des gestes nets pour replacer.

 

On revient au 9 juillet.

Fin de la 2ème mi-temps.

Je pense que Domenech va savoir gérer au moins ce soir-là ses changements.

Il n’en sera rien. Il fait sortir Ribéry et Henry qu’il fallait garder car l’hypothèse des tirs au but  devient de plus en plus probable.

Trézéguet enfin mais contre Ribéry. C’est une folie.

 

Et alors, le « fatum » se met en marche.

Aux prolongations, les Bleus ont encore la haute main. Leurs tirs ne vont pas au fond mais on attend toujours le miracle, l’occasion. Et ils en provoquent, des occasions…

 

Et c'est là que le destin frappe.

Un coup de foudre.

Totalement inattendu.

L'incroyable.

 

Zidane évidemment.

 

M. a beau m’expliquer que c’est inadmissible, je dois dire que je lui pardonne. Je le dis, je le dis bien haut.

Je sais les arguments qui sont contre lui : pas un joueur de ce niveau, pas ce soir-là, pas devant des millions de spectateurs dont tous ces très jeunes footballeurs qui l’idolâtrent...

Mais c’est une perte de contrôle totale et je ne peux que la voir comme humaine.

Quatre-cinq secondes où il fout tout en l’air : les Bleus, la Finale et sa propre légende. 

Il pète les plombs au point de passer au-dessus de l’ « ego », cet « ego » qui doit pourtant le porter depuis le coup de sifflet du début du match.

Son dernier match.

Quelque chose en lui de plus fort que sa propre apogée.

Et c’est humain. Tellement que ça déborde de la cuirasse de l’icône.

Et parce que c’est humain, je lui pardonne.

 

Mais c’est fichu.

La fête est finie pour moi alors.

Zidane, ça avait commencé lorsque j'avais dû passer deux mois dans une clinique à Bordeaux, l’année de gloire des Girondins.

On nous distribuait tous les jours le canard du coin et je regardais la télé par désoeuvrement.

Dans le journal, on parlait des joueurs et la télévision diffusait les matchs.

Alors, forcément, j’avais fini par repérer dans le coin de l’œil un trio : Dugary-Lizarazu-Zidane.

Je les ai suivis jusqu’en demi-finale de mon lit médical.

Deux ans après, je les ai retrouvés dans le Mondial en Equipe de France.

J’étais toujours à Bordeaux, j’ai eu des places pour les matchs. Pas ceux des Bleus mais qu’importe, je me suis mise à suivre avec mon Petitou tout neuf et tout beau.

Moi aussi, j’étais championne du monde cette année-là...

 

Le temps a passé, écaillant un peu les souvenirs.

Je ne sais ce qu’est devenu Dugarry, à peine ai-je croisé une ou deux photos de Lizarazu…

Mais Zidane est resté. Ou plutôt, il est parti, revenu…

 

Et là, il sort définitivement.

On est  bien le 9 juillet 2006. C’est la 109 ème minute.

 

Qu’aura dit Materazzi  à Zidane ?

Sans doute ne le saurons-nous jamais.

Des tas de versions circulent sur le Web.

Est-ce vraiment important? 

Materazzi est prudemment -et ridiculement- resté vague aujourd'hui.

Je ne pense pas que Zidane sera plus clair dans sa conférence de presse à venir.

Il doit utiliser celle-ci dans une fonction « pédagogique » pour expliquer qu'il ne faut pas réagir à une provocation comme il l’a fait et qu’il regrette. C’est ce que tout le monde attend de lui et c’est ce qu’il fera*.

 

Le Capitaine sort donc.

Et l’équipe survit : dix contre douze (onze Italiens et le Destin).

10 minutes encore, elle se bat. Sans faillir.

Les Italiens les amènent pourtant à ce qu’ils attendaient depuis plus d’une heure : les tirs au but.

Il faut des volontaires.

Un seul des Bleus a toutes les chances de louper son tir contre Buffon qui le connaît par cœur : c’est Trézéguet.

Mais nous n’avons plus de buteurs. Alors, il s’aligne.

Et rate.

 

Ut fata trahunt, disaient les Romains.

Le Destin a le dernier mot.

Pas même sûr que ce mot soit en italien.

Mais ça finit comme ça.

 

Mon fils et moi pleurons à chaudes larmes pendant des heures.

Et  le lendemain encore.

Les Bleus étaient pourtant meilleurs sur le terrain.

Ce n’est pas facile d’expliquer à un enfant que ce ne sont pas les meilleurs qui gagnent, pas plus facile que d’expliquer pourquoi Zidane ne devait pas mettre un coup de boule à Materazzi, croyez-moi...

 

 

 

PS : Raymond Domenech a été reconduit comme sélectionneur ce jour.

Je sais que si je pardonne son coup de chaleur à Zidane, je me dois de pardonner ses œillères et toutes ses bévues à Domenech.

Je le ferai quand le chagrin sera apaisé.

Ce n’est, après tout, que du foot.

Mes Bleus sont depuis 48 heures une histoire du passé.

Tout est à reconstruire.

Je souhaite à ceux qui vont devenir « supporters » dans les années à venir de connaître l’enthousiasme et la joie que j’ai connus deux fois.

Rien ne se perd jamais.

 

 

 

*On apprend ce soir que la FIFA ouvre une « enquête disciplinaire » contre le « joueur Zidane ».

Peut-être celui-ci devra-t-il pour se défendre, parler plus que je ne le disais plus haut…