AURORAWEBLOG The Unclean Spirit painting Craig La Rotonda

                                                  Tableau © Craig La Rotonda

 

 

Les personnages de cette histoire n’existent pas. Ils n’ont vécu ce jour que dans mon imagination et sont nés de mon regard posé sur ce tableau (représenté entier sur la photo) de Craig La Rotonda.

Ce "Je" et ce "elle" sont aux antipodes de ma façon de concevoir le BDSM. Pourtant, il n’y a ici volontairement aucun « point de vue » critique sur eux. Ce n'était pas mon but. Donc j'abandonne -en référence au titre- « aux chiens l’exploit de les juger » (Brel)…

 

 

Voici le temps des valentines et je me sens seul. Ceux qui me connaissent seraient ébahis que je puisse penser cette phrase.

 

Il y a deux mois qu’Esther est rentrée.

Elle n’a pas repris contact avec moi et j’ai laissé passer les premiers jours sans me manifester.

Ensuite, il était déjà trop tard.

J’ai arrêté plusieurs soirs d’affilée ma voiture sous ses fenêtres, il y avait de la lumière mais son téléphone sonnait dans le vide. Elle n’avait pas rebranché son répondeur.

Maintenant, ses volets sont clos depuis des semaines et je ne sais que penser.

 

J’ai tenté par la bande de faire nouer un contact avec quelques-uns de ses proches mais ce fut une fin de non recevoir. Ils se demandent, outragés, comment je peux bien encore avoir la prétention de vouloir quelque information alors qu’Esther a tiré un trait sur le passé et sur notre histoire du même coup.

 

J’ai toujours eu bien des problèmes à aimer les femmes. Peut-être que cela vient du fait qu’enfant, elles m’aient si peu aimé.

J’ai été un adolescent aux résultats scolaires brillants et physiquement trapu, constatant très vite que cet ensemble objectif me donnait un ascendant sur les autres.

Les filles m’intéressaient peu en ce temps. Ce n’est qu’alors que j’étais déjà adulte que j’ai compris l’attraction que je pouvais exercer sur elles.

J’en ai vu de très belles, de celles qui paraissent inaccessibles, venir danser leur pavane autour de moi pour me proposer leurs charmes.

 

Ce qui me stupéfia d’abord, j’eus tôt fait de le tourner à mon avantage.

Je voulais donner de la douleur comme d’autres donnent des sentiments (et sans doute est-ce la seule manière qu’il y ait en moi de pouvoir extérioriser ces mêmes sentiments) et presque toutes y consentirent.

Elles rentrèrent dans mon jeu, y passèrent, ne firent qu’y passer.

Une femme est une femme, une fête est une fête et toutes les fêtes finissent par lasser. Jusqu’à la suivante.

Ce n’est pas que je me moquais d’elles. Je ne parvenais simplement pas à les inscrire dans ma durée, j’aimais seulement éprouver cette force qui était en moi et que je ne pensais pas qu’elles pussent, elles, posséder.

Un jour, j’ai rencontré mon égale : la même force sous une même enveloppe solide. Je l’ai épousée. Etait-ce de l’amour ? Et l’amour dure-t-il lorsqu’il commence sous les auspices de l’admiration ? L’amour, d’ailleurs, dure-t-il jamais ?

Toujours est-il que cette force gémellaire à laquelle j’avais tant aspiré a fini, lorsqu’elle est devenue omniprésente, par me donner elle aussi une sensation d’incomplétude.

Pourquoi l’être est-il ainsi fait qu’il ne se satisfait jamais de rien, même quand  ce rien pourrait être le tout ? J’ai donc continué à multiplier les aventures et cela n’avait aucune importance.

 

Jusqu’à Esther. Esther fut l’étonnement de ma vie. La force pouvait se tapir derrière la fragilité, cette fragilité que j’avais tant honnie et méprisée.

Pas une soumise, non, une esclave.

Et j’ai cru toucher du doigt le ciel.

N’ai-je pas été plus orgueilleux qu’un dieu de ce cadeau de « valentine » qu’elle m’offrit, elle qui avait une crinière magnifique, le soir où je la trouvai à genoux dans le noir, arc-boutée dans sa fierté et avec pas même un centimètre de cheveux sur la tête, ainsi que je l’avais exigé la veille dans un instant d’exaltation qui avait dépassé mes lèvres.

 

Il me faut maintenant dire que je l’ai aimée bien plus que mon mode de vie ne me le permettait.

Parce qu’Esther m’a, avant même que je ne lui accorde de l’intérêt, aimé démesurément elle-même et que je n’ai pas su y rester insensible.

Que très vite, je ne l’ai plus considérée comme une simple passante mais comme une drogue.

Elle m’a offert la tentation du gouffre et à la posséder ainsi, j’ai ressenti l’essence et l'extase d’un pouvoir presque inhumain.

Un temps et précisément parce qu’elle était sans limites, Esther a été mon horizon.

Je ne « vivais » plus chez moi.

Je fuyais vers la bouche d’Esther et ses silences, vers les yeux d’Esther et leur aveuglement.

Esther bâillonnée, Esther sous des bandeaux  de cuir, d’acier…

J’infligeais à son corps les douleurs et les marques qu’elle m’insufflait.

Parfois même ai-je dépassé ce que je croyais possible d’atteindre.

Elle a été l’offerte et l’offertoire, la peau tannée et le grimoire.

 

Je ne pouvais raisonnablement continuer à aller de l’avant dans ce délire.

Si je ne crois pas à l’amour qui dure, je crois encore moins à la passion qui dure, je veux dire la passion partagée. Elle court le risque de s’attiédir ou de conduire à des extrêmes.

Je ne suis pas du style à accepter de pressentir le deuil à venir de ce qui fut intense.

Pas plus que du genre à vouloir faire les beaux jours des faits divers.

 

J’ai alors quitté Esther, je l’ai répudiée en fait puisque je raisonnais en souverain.

Je me suis refusé à prendre en compte sa souffrance.

Je me suis cru heureux, libéré d’une fureur sentimentale qui ne m’allait pas.

Je me trompais.

J’ai remis mes masques : je suis redevenu le fêtard d’avant tout en me proclamant, en bon pharisien, l’homme d’une seule femme, la mienne, selon nos arrangements édictés.

 

En apparence.

En vérité, je me suis survécu.

Que j’aie ensuite, dans l’ombre puisque ombre j’étais devenu, tramé, manigancé et manœuvré sans trêve pour faire échouer toutes les histoires d’Esther fut chose plus forte que moi…

Je l’aurais, je crois, préférée morte plutôt que d’un autre.

 

Esther est pour toujours à moi. Il faudrait que je devienne amnésique pour qu’elle ne le soit plus.

Il y a quelque chose de ma peau qui vit sur la sienne.

Je hais que l’on me touche tendrement. Comment aurais-je pu supporter qu’on la caressât, elle…

 

Quand j’ai appris qu’elle partait pour le Canada et pour deux années, j’ai été comme fou.

Je suis allée la voir chez elle, je l’ai prise et elle s’est laissée reprendre, je l’ai ouverte comme un fruit, je l’ai frappée avec tout l’amour que j’ai en moi et elle hurlait « oui », je vous le jure.

 

Je pensais qu’elle resterait. Il n’en fut rien.

Je sais bien qu’il y eut ce coup de sang, que j’ai pris un matin un avion, que j’ai fait un scandale là-bas dans cet appartement où des amis l’hébergeaient à son arrivée.

Je sais que l’on m’a raisonné, très vivement même, à Montréal puis à Paris.

 

Ce que je n’ai jamais admis, c’est ce mutisme de sa part.

Elle ne m’a ensuite jamais rappelé.

Jamais. De sa propre voix, je n’ai rien entendu -d’elle à moi- de définitif.

Jamais.

 

Esther est à Paris. Je sais qu’elle n’habite pas chez elle. Je ne sais pas où elle travaille.

 

Et demain, c’est la Saint-Valentin.