Araki bondage Last Summer 2005 AURORAWEBLOG

                                  Photo © Nobuyoshi Araki – 2005.

 

                    Nobuyoshi Araki flower AURORAWEBLOG

                              Photo © Nobuyoshi Araki - 2000.

 

 

A titre d’information et pour les chanceux qui se rendraient prochainement à Londres, il convient de dire que la grande rétrospective Araki de 2005 se déroule en ces lieux…

 

J’ai avec Araki une histoire qui dure et évolue depuis quelques années. Il en est ainsi avec certaines personnes que l'on ne rencontrera jamais.

 

Avant d’avoir Internet, je ne connaissais pas même son existence.

On ne sera pas étonné si je dis que c’est par ses photos de bondage que je l’ai abordé.

J’avais senti que le kinbaku, le shibari m’intéressaient et que de tout ce qui se « montre » en BDSM, c’était ce que je préférais voir.

J’ai cherché et son nom m’est venu très vite sur les moteurs de recherche.

Au début, j’ai été un peu désemparée : à de rares exceptions, les « bondages » d’Araki sont tout sauf sophistiqués, ils n’ont rien de « préparé », d’élaboré comme ceux d’un Sugiura Norio par exemple.

Ce dernier ( que j’aime aussi beaucoup mais pour d’autres raisons ) mise tout sur l’esthétique de la pose, fait des séries qui pourraient s’apparenter au roman photo.

 

Araki, c’est tout autre chose. Les bondages, c’est surtout son histoire avec sa femme Yoko et la continuation de cette histoire après la mort de celle-ci, comme si la répétition pouvait être une prolongation, un « contre la mort »…

Mais c’est un photographe japonais avant tout. Il a publié des livres et des livres qui mélangent paysages, femmes et fleurs, scènes de rue, scènes d’intérieur, portraits savamment pensés et polaroids.

Multiforme, vibrionnant, il est le déclic qui marie la vie et la mort. Une forme d’ « enchanteur pourrissant » en quelque sorte…

Quelques albums de lui (dont nous devons nous contenter avant la parution de la traduction française au printemps du catalogue de l’expo Barbican) pourront surprendre, voire choquer.

Le Japon que montre Araki est très proche de celui qu’écrit ou filme Ryû Murakami, un pays en voie de décomposition dans lequel le seul espoir reste le sourire ou la douleur sur le visage des femmes…

 

J’ai parlé d’une histoire qui évolue.

Sans Araki, je n’aurais pas pu « entrer » chez Murakami et sans Murakami, je n’aurais pas su lire tout ce qu’ Araki donne à voir.

Contrairement à ce qui est souvent compris ( ce n’est pas pour rien qu’Araki comme Ryû Murakami sont très controversés), quand Araki se promène et fixe sur sa pellicule les quartiers chauds de Tokyo, lorsque Murakami décrit les mêmes dans « Miso soup » ou « Lignes », ils ne versent ni l’un ni l’autre dans la pornographie.

Ils sont les témoins critiques à l’extrême de cette perte de repères identitaires du Japon de l’après 70 et montrent le reflet de la crise sociale et morale, avec la plus profonde des compassions pour leurs modèles ou personnages.

Tous les deux font dans la « représentation » figurative d’une société terriblement désincarnée que je trouve, hélas, de jour en jour plus proche de la nôtre.

 

Ne pouvant nous rendre à Londres, nous avions donc décidé de profiter de ce séjour parisien afin de voir pour de bon des clichés d’Araki et non plus des photos sur le Net.

Aller vers lui.

Au Palais de Tokyo tout d’abord mais aussi ensuite à la Galerie Kamel Mennour (j’avais lu sur le site de la FIAC 2005 que si Araki ne faisait pas partie de leurs artistes présentés, il était cependant dans leurs « collections permanentes »).

 

D’ « Arakinema », la performance réalisée « live » par Araki au Palais de Tokyo le 8 octobre, à laquelle Falo a pu assister ( voir ici ), il ne reste qu’une vidéo et un mur de polaroids.

La vidéo pourrait à première vue apparaître quelconque.

Il ne faut jamais se fier à un premier regard.

Ici, c’est toute une « histoire de l’œil » qui se déroule.

Sur des chansons de Barbara, Araki et sa jeune modèle arrivent et commencent à vivre ensemble un moment d’exception. Ils sont deux en harmonie parmi une multitude.

Araki, tee-shirt vert pomme, pantalon noir, cheveux blancs follets. Elle, filiforme, vêtue de transparences et de rubans arachnéens.

Il se saisit d’un appareil, elle danse, elle bouge, il appuie sans cesse sur le déclencheur, elle tourbillonne…

De temps en temps il s’incline, on ne sait si c’est pour la remercier de la grâce de la dernière pose prise ou pour lui indiquer par complicité cabalistique la suivante.

Il ne s’arrête que pour changer d’appareil.

Les polaroids s’amoncellent sur une table. Un homme les classe.

On filme Araki qui photographie, tout est retransmis sur un écran.

Les spectateurs regardent et photographient aussi. Ils photographient Araki qui photographie. Sur l’écran, ils voient Araki photographier, ils se voient photographier Araki.

Et la fille se déshabille du peu qu’elle portait, elle est toujours plus nue, elle s’allonge à terre. Elle y danse encore. Il photographie encore.

 

De toutes ces photos demeure aujourd'hui un placard de polaroids : certains sont beaux, d’autres flous, mal cadrés.

Qu’importe.

C’était bien la photographie vivante, à l’état brut, qui a montré son visage ce soir-là…

 

La vidéo continue. C’est maintenant « Last Summer 2005 », un condensé d’images récentes d’Araki qui se déploie. Et je pense plus que jamais à Murakami, au Japon de Murakami…Images de rues, de paysages, de femmes.

Toutes retouchées à la main et à la couleur, comme si une autre matière pouvait leur donner un autre relief.

Encore une fois, « une autre vie »...

 

A la Galerie Kamel Mennour, la déception nous guette.

La galerie représente bien Araki en France mais elle n'a pas d’exposition permanente.

Devant mon désappointement, la jeune femme qui tient le bureau m’indique gentiment qu’à quelques numéros de là, dans la même rue, cinq œuvres d’Araki sont exposées sous cadre dans le hall qui conduit au restaurant l’Alcazar.

Ce sont des photographies géantes, très artistiques, très travaillées…

Dans l’ordre, une fleur, un visage de femme, une japonaise en kimono, une autre femme au torse semi-dénudé et encore une fleur.

 

A bien y penser, à cette heure où tout est déjà souvenir, je me demande si les fleurs ne parlaient pas bien plus des femmes que les trois autres images…

 

 

« - Moeko*, souris un peu, dit Kariya**.

Aussitôt, je lui décoche un si beau sourire que les vieilles, les pêcheurs et les fans qui nous entourent s’arrêtent de parler pour soupirer. Mon sourire parfait domine le rivage hivernal de la mer du Japon, c’est merveilleusement facile. »

(ndlr ) * et ** : Moeko est le modèle, Kariya le photographe.

MURAKAMI Ryû – RAFFLES HOTEL – Editions Picquier Poche –2002 –

 

 

«  Vivre, la vie. Et la mort. L’amour pour la vie et la mort. C’est une photographie. »

NOBUYOSHI ARAKI.