bdsm spectacle AURORAWEBLOG

                                  Photo Roberto Segate

 

 « Là où le monde réel se change en simples images, les simples images deviennent des êtres réels, et les motivations efficientes d'un comportement hypnotique. Le spectacle, comme tendance à faire voir par différentes médiations spécialisées le monde qui n'est plus directement saisissable, trouve normalement dans la vue le sens humain privilégié qui fut à d'autres époques le toucher ; le sens le plus abstrait, et le plus mystifiable, correspond à l'abstraction généralisée de la société actuelle. Mais le spectacle n'est pas identifiable au simple regard, même combiné à l'écoute. Il est ce qui échappe à l'activité des hommes, à la reconsidération et à la correction de leurs oeuvres. Il est le contraire du dialogue. Partout où il y a représentation indépendante, le spectacle se reconstitue ».

 

Guy Debord - La société du spectacle – 1967 -

 

 

Dans son dernier livre, « Acide sulfurique », Amélie Nothomb met en garde contre la violence qui signe la décadence de notre civilisation. Elle le fait en imaginant une héroïne prise malgré elle dans le monde d’une émission de Télé-Réalité se déroulant dans un univers concentrationnaire.

Ce roman très fort ravira les aficionados de l’écrivaine. Je n’en suis pas vraiment, aimant d’elle environ un livre sur deux. Celui-ci fait partie de ceux que j’aime. Beaucoup.

J’en ai retenu une phrase, l'incipit :

« Vint le moment où la souffrance des autres ne leur suffit plus : il leur en fallut le spectacle ».

Il y aurait beaucoup à dire là-dessus et des interrogations essentielles à poser : comment, alors que nous sommes assaillis à travers la lucarne magique par les images impromptues de toutes les catastrophes et violences réelles, pouvons-nous encore être « public » de feintes épreuves ? « Du pain et des jeux » est-il devenu notre seule quête ?

Mais tel n’est pas le sujet de ce blog, je sais. Alors, j’en reviens à mes moutons.

 

Ce spectacle de la souffrance - vu bien sûr sous un autre angle - doit être absent, c’est même une condition sine qua non, de toute relation entre une personne qui domine et une personne qui se soumet.

C’est pour cela que j’ai toujours marqué ici une distinction sémantique entre « douleur » et « souffrance ». Ce distinguo de sens, je l’applique bien évidemment pour les rapports qui « nous » concernent, nous, les gens qu’on ne nomme pas.

Il ne s’agit pas d’aborder ce thème « en général », de faire par exemple de l’étude de texte et d’analyser pourquoi Baudelaire écrivait « Sois sage, ô ma douleur… » plutôt que « Sois sage, ô ma souffrance… ».**

 

La douleur a dans notre univers « connoté » une dimension physique, forcément passagère. Elle est au centre de l’enjeu de la composante SM du BDSM.

La souffrance est plus profonde, elle s’inscrit dans la durée, elle revêt des aspects psychologiques qui ne peuvent en aucun cas avoir affaire avec nos « duos ».

 

Se repaître du spectacle de quelqu’un qui souffre « par vous » serait le point de non-retour du vrai « sadisme, l’instant crucial de la brisure du partagé, le passage au « vécu tout seul » qui sonnerait l’alarme et, on l’espère, le glas d’une relation qui entrerait dans ce « système ».

 

Dans les rapports BDSM, le seul regard que puisse poser le dominant sur l’autre n’est pas un regard de spectateur. S’il n’est pas toujours un regard amoureux, il se doit pour le moins d’être un regard bienveillant.

 

Alors, s’éloigne le spectre du « spectacle ».

 

La violence sociétale « spectaculaire », celle que pensait déjà Debord, celle qui nous éprouve à chaque instant du quotidien ( je suis intimement convaincue que le « lieu » le plus véridique où s’expriment sadisme et masochisme, à l’insu de tous ceux qui ne veulent pas le voir ainsi est le domaine social ) ne peut en aucun cas franchir la grille du privé et entrer dans l’intime.

 

Lorsque cela advient ( parce qu’il arrive qu’il en soit ainsi pour certains dominants qui sont à la recherche de cette excitation « monstrueuse » ), on passe la ligne rouge et l’on n’est plus dans le BDSM mais dans cet autre territoire de la négation de l’autre sur lequel nous devons toujours faire porter notre vigilance et crier bien haut notre condamnation ( lire ici ).

 

** Ce texte a été écrit avant-hier. Il m’a amenée à évoquer ces deux mots avec mon psy aujourd’hui.

Curieusement, celui-ci marque dans sa pratique clinique - dans laquelle il fait foin aussi de la littérature - la même nuance que j’apporte à ces termes dans la relation BDSM.

 

 

 

 

 

 

 

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