Comme dans les magazines, je vous livre cette semaine, à la veille de l’été, ma dernière fournée de Lectures Z’érotiques et BDSM …

 

Paru chez Stock en 2003, « Martin Roi » qui fut le premier roman de François Prunier, jeune écrivain né en 1968, est ce mois-ci réédité dans « Le Livre de Poche ».

 

« Martin Roi » répond à tous les critères du genre dit du « roman d’initiation » sauf qu’ici il s’agit d’une initiation à la différence.

Martin, dernier né choyé de la famille Roi, va se découvrir très tôt en décalage avec le monde qui l’entoure.

Fasciné par la série « Chapeau melon et bottes de cuir » dont il ne manque aucun épisode, son héroïne favorite est, à cinq ans, Emma Peel dont il convoite et se fait offrir la voiture miniature.

Dans son monde imaginaire d'enfant, il se voit capturé et emporté par la sportive dame.

Un peu plus tard, il est un fidèle lecteur de la revue « Strange » et parmi les super-héros de Marvell, ce sont encore les femmes qui ont sa préférence et qui l’entraînent vers des songeries érotiques du même type.

C’est aussi l’âge où il se découvre un talent certain pour le dessin et où il invente le personnage de « Satana », créature bottée qui maltraite les hommes de son sabre, de son lasso et de son fouet.

Au collège, devant des filles qui ne s’en laissent pas compter et qui sont de vraies bagarreuses mettant à terre les caïds de la cour de récré, il rêve tant et plus et connaît ses premiers émois érotiques, émois auxquels il ne donne pas encore de nom mais qui lui font honte .

C’est au lycée qu’il prendra la mesure de son parcours en apprenant le sens du mot « masochiste », qu’il ne peut aucunement assumer. Il en passe même par la tentation du suicide.

S’il quitte le milieu scolaire et se met à travailler, c’est pour s’offrir aussitôt les « services payants » d’une professionnelle qu’il nomme la Diablesse,  prestations fugaces qui lui laisseront un goût de plaisir mais aussi de cendres.

C’est grâce au dessin, à « Satana » finalement reconnue et publiée, que Martin partira à l’étranger et, au hasard d’une rencontre providentielle, se dévoilera aux autres, se verra accepté et  pourra enfin, en lui-même, devenir ce qu’il est.

 

J’ai été très agréablement surprise, personnellement, de ce récit au masculin qui correspondait bien souvent à mes propres étapes et ressentis féminins.

 

Remarquablement écrit, « Martin Roi » est un roman qui ne cache pas combien est long et douloureux le chemin de la quête et de l’acceptation de soi mais aussi un chant sur le droit universel à la différence.

Héros émouvant que l’on suit pas à pas, Martin Roi n’interpelle pas que ses semblables « masochistes » mais nous parle à tous.

 

Lecture exigeante, ni érotique ni BDSM tout en ayant pour pivot ces deux thèmes, « Martin Roi » est à considérer avant tout comme ce qu’il est, un vrai roman, un très beau livre et non un des innombrables sous-produits de la pseudo-littérature érotique.

 

Cette première œuvre ( François Prunier vient de publier un autre roman, tout à fait différent mais passionnant, « En terre hostile » chez Stock ) mérite vraiment toute notre attention parce qu’elle en appelle à notre secrète humanité.

 

A lire absolument.

 

 

 

« Le programme de français comporte cette année la lecture de Kessel, et notamment de Belle de Jour. Le professeur organise une sortie dans un vieux cinéma qui affiche l'adaptation qu'en a tirée Buñuel. Comme la plupart des élèves, Martin n’a pas encore découvert le texte au moment d’assister à la séance. ( …)
Tous sont captivés. Par l'intrigue. Comme par les personnages. L'un d'eux porte un costume noir étriqué, une chemise blanche, une cravate noire, un chapeau noir conforme aux usages de l'époque. Il est chétif mais d'aspect sévère. Ses cheveux courts sont impeccablement coiffés, collés et luisants de laque. Sa moustache étroite est parfaitement taillée. Sa voix et ses gestes sont secs. Ses joues sont creuses. Il porte de petites lunettes rondes. Lorsqu'il est seul avec une prostituée, il se métamorphose. Il se traîne à genoux, il rampe, il supplie «  Madame la Comtesse » de le battre et de l'humilier. Toute la classe rit. ( …)

Martin est persuadé d’avoir vu son avenir. Et ce destin le terrifie et le dégoûte. Il vaudrait mieux mourir tout de suite que de ressembler plus tard à ce type. Les autres ont eu raison de rire. Personne ne remarque la pâleur et la crispation du visage de Martin lorsque les lumières s'allument tandis que le générique défile. »

 

François Prunier - « Martin Roi » - Le Livre de Poche – 2005 .