Remarquons tout d’abord que si nous n’avions pas été appelés à voter par référendum, le TCE serait passé en France par la seule approbation du Parlement et du Sénat.

Ma première constatation est donc que l’Assemblée Nationale ne nous représente plus à l’heure actuelle.

Ce n’est pas pour autant qu’elle sera changée, hélas. Mais elle ne peut plus se boucher les yeux.

Par contre, le vote d’aujourd’hui laisse aussi à penser que dans les pays où ce sont les Chambres qui ont déjà ratifié le TCE, s’il y avait eu référendum le résultat aurait pu être identique au nôtre.

 

Ce soir, avec la victoire du « non », nous n’assistons pas, loin de là, à une défaite de l’Europe mais - et c’est une grande et salutaire nouveauté - à une défaite du mépris.

Parce qu’il est évident que la courte frange qui a fait basculer la décision est à trouver dans des électeurs de gauche, militants ou sympathisants socialistes qui, cette fois - et contrairement à l’année de Maastricht - ont su s’écarter des consignes de l’appareil central pour voter selon leur cœur ( je ne nie pas l’influence de tout le conglomérat appelant au « non » mais sans les électeurs qui ont bravé l’ oukaze hollandien, rien n’aurait été possible. )

 

I . Les politiques.

 

Cette défaite du mépris est à entendre comme un échec personnel et très fort pour les politiques partisans du « oui » qui n’ont pas su nous convaincre par leurs arguments ( allons, on peut bien dire maintenant qu’ils n’en avaient pas puisque leur seule litanie aura été de professer qu’il fallait voir des « avancées » dans ce traité sans réussir jamais à démontrer lesquelles ) et encore moins par leurs menaces et là, ils n’en ont pas manqué ( le train raté, l’hypothèque sur le futur etc.)

 

Ce mépris du citoyen que l’on pourrait faire remonter à plus de 35 ans ( le dernier grand geste historique citoyen d’un homme politique étant le départ de De Gaulle après l’échec du référendum de 1969 ) , je ne vais l’analyser que sur les dernières années parce que ce sont elles qui ont le plus pesé dans le choix des Français.

Tout se circonscrit entre deux petites phrases . Celle de Lionel Jospin en 2002 « Je ne fais pas une campagne socialiste » à celle récente de Raffarin, conseillant aux électeurs du « non » d’aller à la pêche le 29 mai ( que penser -sinon se sentir insultés - d’une telle pirouette alors que l’Etat dont il est actuellement le premier des ministres organise et promeut  (financièrement ) toutes les campagnes contre l’abstention…

Entre temps, il y a la fameuse déclaration du même Raffarin « La rue ne gouverne pas » face aux grévistes de 2003 et son mépris constamment renouvelé envers la « France d’en bas ».

 

Le faux vote présidentiel de 2002 a pipé pour longtemps les dés. La légitimité chiraquienne se mesure encore aujourd’hui à ce score de 81% alors que depuis, des élections régionales ont vu la gauche à nouveau plébiscitée par les électeurs, sans aucun effet sur la politique libérale du gouvernement et sans beaucoup d’actions de cette même gauche, il faut le dire aussi.

 

La gauche n’a pas su se refonder. Comme Lionel Jospin, se permettant de faire l’inventaire mitterrandien, il eut fallu que le PS fit l’inventaire « jospinien ». Il est évident que cela était infaisable, les principaux acteurs actuels et membres du bureau du PS étant des ministres du dernier gouvernement Jospin.

Il leur était impossible de procéder à pareille auto-critique. Celle -ci aurait impliqué de renoncer à leurs carrières et de laisser tout de suite la relève passer une génération. Chose inimaginable puisque le politicien ( de droite ou de gauche ) n’est pas au service d’une idée ni du peuple mais est un individu soucieux seulement de faire carrière ( j’ai mis des années à l’admettre, mon idéalisme me faisait voir des Jaurès et des Mendès dans tous ceux qui étaient en politique, à gauche tout au moins )…

 

Or la politique jospinienne avait été une politique de composition avec le libéralisme montant.

Elle a été rejetée, on sait comment, un certain 21 avril. S’est ensuivie la politique raffarine, elle, totalement libérale et inféodée au Medef.

Comment l’électeur qui veut une Europe sociale aurait-il pu voter « oui » à un traité défendu par les membres de ces deux gouvernements ?

La défaite de ce soir doit tout autant au PS qu’à l’UMP. S’il y a sanction, elle est pour les deux .

 

Le mépris, la condescendance ont été égaux de part et d’autre dans ces deux partis pendant la campagne : au PS, par rapport à ses dissidents et donc, par ricochet, envers les électeurs du « non » de gauche auxquels on a promis les plaies d’Egypte de meeting en intervention télévisée, dans la majorité présidentielle en refusant de se reconnaître comme massivement invalidée par la tournure de la campagne.

Tous les deux jouant de jour en jour entre l’argument : « Ne vous trompez pas de scrutin ! » et son contraire «  Vous êtes de vilains anti-européens ».

 

Nous n’étions ni l’un ni l’autre. Nous étions désormais inscrits dans la défiance et soucieux de prendre nos distances par rapport à leurs discours creux et de nous saisir de nos responsabilités en citoyens.

 

L’exemple d’Etienne Chouard a été le meilleur. Ô combien raillé, il a commencé sa réflexion il y a plus de six mois, l’avançant en permanence et n’hésitant pas à la modifier les quelques fois où il s’est aperçu être dans l’erreur. Sa médiatisation a été involontaire : il n’était à l’origine qu’un citoyen s’exprimant sur un site de bric et de broc, quasiment un blogueur de base.

 

 

II . Journalistes et blogueurs.

 

Si l’ensemble de la presse quotidienne, hebdomadaire ou mensuelle « lue » a massivement soutenu le « oui » quelquefois passionnellement plus que par argumentation réelle, elle l’a fait avec son habituel professionnalisme, en offrant des tribunes ou des rebonds. 

 

Les blogueurs ont en revanche prouvé que - contrairement à ce qu’ils croient être devenus - ils sont loin d’être des journalistes.

Là aussi et plus particulièrement dans la « blogeoisie » - qui mêle les anciennes pointures de la « Blogosphère » aux nouveaux arrivés et immédiatement adoubés VIB ( seule condition : qu’ils soient d’une manière ou d’une autre connus dans le monde qu’il soit de l’entreprise ou de la presse  ) - on a soutenu le « oui » à grands coups de trompette.

On n’a hélas pas eu le fair-play qu’il se devait.

 

A ce titre, le site « Embruns » ( son auteur et 90% de ses commentateurs ) aura été le vivier du mépris « oui-iste ». Loin de la dérision humoristique qui était sa marque de fabrication dans sa première mouture « Navire », là, le bouchon a été poussé bien trop loin depuis deux bons mois.

Tout ce qui touchait de près ou de loin à une expression du « non » a été brocardé, mis au pilori, la moindre broutille reprise et surexploitée ( j’ai une indigestion de « plombier polonais » grâce à eux pour des mois ). Evidemment,  les blogueurs tenants du « oui » y étaient en revanche encensés .

De la fracture blogosphérique ( étude chère à l’auteur du site ) à la fracture sociale, il n’ y a qu’un pas.

Si j’avais été quelque peu indécise la lecture d’Embruns - qui s’inquiétait encore ce soir  vers 19 heures d’une possible victoire du camp qu’il nommait celui des « extrêmes » - et qui écrit en cet instant même : « Je n’ai qu’un mot pour résumer ma pensée de ce soir : abrutis. » m’aurait, par son ton, fait définitivement basculer vers le « non » …

 

 

III. Et demain ?

 

La victoire du « non » ne m’entraînera pas ce soir vers des tréteaux . La Bastille de 81 est très loin.

Ce qui est à fêter ce soir est un réveil citoyen. Mais parce qu’il se démarque de l’élite , des élites, le citoyen a désormais tout à construire.

Et ce sera très difficile.

La gauche n’existe plus politiquement en France autrement que comme une mosaïque. Le PS aura bien du mal à présenter un candidat consensuel en 2007 à la Présidence, bien du mal à se présenter comme un parti de gouvernement crédible aussi après cette campagne pro-TCE où ils n’ont pas réussi à convaincre leurs propres électeurs.

Elle devrait selon toute logique tirer les conclusions de ce scrutin en prenant en compte pour demain ceux qui ont fait campagne pour le « non » et aller vers un vaste rassemblement anti-libéral. Je doute hélas, qu’elle en soit capable parce que ses dirigeants n’en affichent à cette heure pas la moindre volonté.

 

A droite, et quoi qu’il arrive, même récusés comme ils le sont ce soir, les candidats potentiels ont déjà tous le pied à l’étrier. Avant 2007, c’est la course à Matignon qui se profile pour demain. On ne peut pas s’attendre de leur part à un infléchissement de politique - par la mascarade du jeu des chaises musicales -vu l’autisme démontré ces dernières années et vu le champ de ruines qui leur fait face.

Donc, les luttes sociales sont à venir et elles seront dures.

Mais une fois que l’on a dit « non » au mépris, on se sent le dos droit pour le futur.

 

En ce qui concerne L’Europe, c’est justement en elle que réside notre espoir. Espoir que d’autres peuples appelés à voter par référendum suivent notre exemple, ouvrant donc la brèche pour un réexamen et une renégociation du TCE.

Vers une constitution européenne plus sociale, plus équilibrée, moins libérale.

Car c’est bien le libéralisme et l’action de la BCE qui ont été au cœur de ce débat et c’est bien le libéralisme dont nous vivons la montée en France depuis quelques années grâce à l’actuel gouvernement que nous avons aujourd’hui rejeté au nom de l’Europe.

 

La victoire du citoyen français ce soir n’est pas, selon l'un des aimables « arguments » raffarinesques celle d’un « frigide », mais la victoire d’un citoyen européen.