Photo Izima Kaoru

 

Izima Kaoru, né à Kyoto en 1954 est un photographe de mode.

Mais à l’instar du regretté Guy Bourdin , il réinvente totalement cet aspect de sa profession derrière l’objectif pour nous donner un regard entièrement personnel.

Ses photos, récemment « rencontrées », m’ont immédiatement ramenée à l’œuvre littéraire d’un Ryû Murakami  et à cette expression d’un Japon moderne qui dérange.

Deux images de lui dont la seconde ce soir est une photo pour la maison Gianni Versace. Et quelques mots de moi, un texte pour tenter de lui donner du « son », en hommage à l’univers si particulier de l’écrivain cité plus haut…

 

SES NUITS ( Nouvelle ) Deuxième partie.

 

 

De toutes les filles qu’il voit, Tokiko est sa préférée. Il est amoureux d’elle parce qu’elle l’a été de lui.

Tokiko est arrivée de son village avec pour seul bagage une valise à moitié vide et l’espoir de devenir chanteuse. Elle faisait la queue dans la file d’attente d’un bar à filles pour montrer son talent quand il l’a rencontrée. Tokiko n’avait encore rien changé d’elle. Ses cheveux étaient longs et lourds ils avaient l’épaisseur de sa force vitale de paysanne. Il a tout de suite repéré cette lourdeur et ces kilos de trop dans sa silhouette qui font qu’elle n’est pas à la mode.

Elle n’avait aucune chance d’être retenue. Il connaissait bien le patron et ses goûts. Le patron de ce rade sans classe a les goûts de sa clientèle.

Aussi a-t-il pris en main Tokiko. Il lui paye une chambre et des cours de chant. Il l’entretient entièrement.

Deux mois après, elle se traînait à ses pieds, l’appelait « Maître », folle d’amour avec ses gros seins tremblants. Il a fondu, tout au moins en ce qu’il peut encore fondre.

Quoiqu’il fasse et où qu’il aille, dans n’importe quel lieu bien ou mal famé, Tokiko est avec lui.

Au début, tout va bien , elle est gaie, elle a de l’humour, elle aime faire l’amour. Elle apprend avec lui elle capte au vol tous ses goûts bizarres. Elle s’adapte, elle accepte même les autres filles. Ils sont complices. Il sent que tous lui envient le naturel de Tokiko et sa beauté de geisha. Il est heureux.

Cela se gâte et c’est de sa faute à lui. Elle le suit aussi dans l’alcool. Elle ne tient pas l’alcool mais elle finit par boire déraisonnablement, encore plus que lui parfois.

Pour que Tokiko redevienne ce qu’elle était, il faudrait qu’il n’y ait plus une seule bouteille à sa portée.

Il tente de les cacher chez lui lorsqu’elle vient le soir et il se cache pour aller boire dans la cuisine. Il découvre bientôt qu’elle arrive ivre de toute façon, qu’elle boit chez elle et ne va même plus aux cours de chant.

Son destin est-il donc de détruire tout ce qu’il touche ? Oui. Alors que Tokiko soit détruite elle aussi. Il est ce type de Maître-là, fataliste. Enseignant seulement des leçons de ténèbres. Il ramène les bouteilles à leur place et l’enfer commence pour de bon.

Ce soir, ils sont venus ici dans cette salle de jeux dont il est propriétaire après la fermeture et le passage des femmes de ménage. Ils avaient décidé d’un jeu, d’une mise en scène. Des liens et une posture différente pour chaque siège de la pièce.

Mais ils ont bu avant et dès leur arrivée, Tokiko était molle comme une poupée de chiffon. Elle marmonnait des bêtises sans suite, riait bêtement et elle a fini par s’écrouler là, au milieu des billes  et des baquets qu’elle a entraînés dans sa chute. Il lui parle mais elle est déjà dans la léthargie de son demi-sommeil d’alcoolique et ne répond plus rien.

Il va appeler un taxi et la ramener chez elle.

Il la couchera et attendra jusqu’à ce qu’elle soit endormie pour de bon.

Puis il rentrera chez lui. Il écoutera du Thelonious Monk avant de s’assoupir.

A l’aube.

Peut-être.