Affirmer qu’une inclination à la soumission procède d’une mauvaise estime de soi, comme je l’ai lu récemment dans un texte que l’on m’a fait parvenir, c’est faire de la psychologie de bazar.

Tout comme développer sur le même thème un concept d’enfant battu qui chercherait à travers un masochisme d’adulte à apaiser ce passé de victime par le sentiment du libre choix.

Ces arguments sont valables l’un comme l’autre dans certains cas mais leur généralisation les rend ridicules.

 

Je n’ai pas été une enfant martyre, je n’ai pas manqué d’estime de moi.

Que suis-je venue chercher là ? A quoi dois-je ma naissance à cet étrange Eros ?

 

Il y eut l’image et les mots. Et sans doute l’image bien avant les mots. Et toujours quant à moi le phénomène de l’identification. A l’indienne ficelée au poteau de mes premiers westerns vers sept-huit ans, puis à Pearl Chavez dans « Duel au soleil »…

Attachée pour la première après de longs combats, mourant dans le désert en tirant sur son amour pour la seconde.

Des victimes ? Jamais. Des rebelles toujours. Qui s’abandonnent. De leur plein gré.

 

Il y eut les « Angélique », il y eut cette « Esclave libre » dont je revendique le titre et l’affiche plus haut.

 

C’était un film de Raoul Walsh datant de 1957, un beau mélo avec Clark Gable et Yvonne de Carlo où une sudiste convaincue se retrouve avoir du sang noir et être vendue comme esclave. Un de ces trucs vus par hasard un soir de vacances à la télé.

Ma mère était friande de ces films qu’elle trouvait romantiques.

Moi et mes dix ans y voyions déjà passer des images particulières. Et subliminales. Car « L’esclave libre », vous le devinez, est tout sauf un film SM.

A en rechercher l’affiche, j’en ai trouvées trois : la française ci-dessus, l’italienne, bien plus sage mais au titre troublant « La frusta e la carne » ( Le fouet et la chair ) et l’américaine qui est dotée d’un titre plus que niais «  Band of angels » et d’une photo de Clark Gable enlaçant l’héroïne élégamment vêtue d’une crinoline noire sur fond vert de jardin et de grande demeure…Histoire de porter le clin d’œil vers « Autant en emporte le vent »…et d’augmenter les entrées.

 

Vous voyez qu’il me fallait chercher à la loupe pour voir et pour découvrir les perles noires qui provoquèrent mes premiers émois. Une chose était sûre : si les moments durs étaient fréquents pour mes rebelles icônes d’antan, elles triomphaient toujours.

Même Pearl Chavez devient une fleur du désert après sa mort, souvenez-vous...

Alors, pour le manque d'estime de soi, on repassera.

 

Je me voyais comme elles, je me prenais pour elles. Seule sous mon figuier, j’en rejouais des scènes, j’en ajoutais, je défiais Gable et les autres. J’écrivais mes propres dialogues. Je finissais rouge et chaude et on disait en secouant la tête « Cette enfant a trop d’imagination ».

 

On disait aussi « Cette enfant lit trop ».

On allait le répéter longtemps.

A l’adolescence et je l’ai dit souvent, les livres me firent découvrir des reproductions de tableaux de saintes martyres et extatiques ( que je m’employais quelques  années plus tard à aller toutes visiter ) mais aussi des auteurs qui parfirent mes convictions : ce furent Robbe-Grillet et son érotisme SM et géométrique, Mandiargues et son esthétisme tout aussi SM.

J’ignorais toutefois encore le sens de ces deux initiales.

 

Robbe-Grillet, Mandiargues… Leur érotisme pour fort et intellectualisé qu’il soit est tout dans le domaine de l’accessible, du constructible par chacun.

Puzzles de mots, situations renversables, tiroirs, images à double sens, reflet de reflets dans les miroirs.

Si les glissements du plaisir sont progressifs pour l’un, tout disparaîtra pour l’autre.

 

Je les ai aimés de me donner à m’inventer.

 

L’ « Histoire d ‘O » ne vint qu’un peu plus tard. La préface me donna enfin le sens des deux initiales. J’eus un mot à mettre sur moi qui allait m’éloigner des amours traditionnelles.

Fit-il, ce livre, beaucoup plus pour moi ?

 

Il n’était pas de ceux que l’on reconstruit à loisir, il était tiré au cordeau ( sourire) comme un jardin anglais. Il me confirma, c’est tout.

 

Mais tout était déjà écrit, pesé et depuis si longtemps..

 

Je serai esclave.

L’esclave libre.