Chaque époque découvre un aspect de la condition humaine, à chaque époque l'homme se choisit en face d'autrui, de l'amour, de la mort, du monde.

Jean-Paul Sartre ( Situations 2)

Je ne dévie pas de mon blogothème. Il y a bien en haut, à droite, écrit en toutes lettres : « Amour de la vérité ».

Et si j’ai attendu si longtemps avant de faire ce post (l’affaire a été publiée dans la presse à la mi-mars) c’est tout simplement pour avoir fait le siège de mon libraire afin qu’il consente à me donner cette affiche, celle de Gallimard, pour pouvoir la scanner ici…Et que Sartre figure chez moi avec sa pipe !

 

On connaît donc notoirement les faits. Pour ceux qui les auraient ratés, on fête cette année le 100ème anniversaire de la naissance de Sartre et, à cette occasion, un grand nombre de manifestations ont lieu dont une exposition à la BNF du 8 mars au 31 août.

Le couac est venu de l’affiche de cette expo qui lui sert aussi de couverture de catalogue : il s’agit de la photo connue de Boris Lipnytski prise au Théâtre St Antoine durant les répétitions de « La P… Respectueuse ». Or, cette photo a été retouchée, afin de ne pas contrevenir à la loi Evin anti-tabac et voici donc Sartre d’un coup d’outil numérique délesté de sa cigarette mais tendant curieusement deux doigts dans le vide, tandis que les autres sont repliés.

 

Il n’est pas question ici de discuter de la loi Evin ou de ses bénéfices, ni des méfaits du tabac (fumeuse, je serais la première heureuse si je parvenais un jour à arrêter cette dépendance) mais de s’interroger sur le droit à la falsification d’une image au nom de je ne sais quoi, mettons d’un hygiéniquement correct.

Sartre avait-il « Les mains sales » ou « La nausée » parce qu’il fumait ?

Je pense que tout ceci est hors-sujet et que c’est son œuvre (ici présente dans la phrase précédente en forme de boutade par ces deux titres) qui compte et qu’il faut souligner aujourd’hui, à 25 ans de sa disparition, peut-être même remettre en cause  d’un point de vie historique et/ou philosophique, et non « déguiser » la personne Sartre en un tour de clic.

 

Ce n’est certes pas par exemple dans mon propre cas ni l’image de Sartre, ni celle de Maigret qui m’ont incitée à fumer.

 

Notre pays me semble sur une étrange pente, si l’on en est déjà à nettoyer les photos au lieu de dénoncer les clichés

 

Maintenant qu’ils ont quasiment tous disparu, va-t-on assister à un "rafraîchissement" de toutes ces images si terriblement émouvantes de la vie au quotidien des Poilus de 14-18 qui fumaient dru dans leurs tranchées?

Trouverons-nous quelque jour une photo de Sagan étrangement suspendue assise dans les airs parce qu’on aura « gommé » sa Maserati au nom de la loi contre les excès de vitesse ?

Je vous laisse imaginer tous les exemples que vous pourrez trouver…

 

Je vous renvoie seulement sur cette si vivante photo de Bukowski trouvée sur cette note de l’excellent blog de Carnelov  et vous laisse réfléchir à ce qu’elle donnerait une fois passée à la machine du « sanitairement correct ».

 

Moi qui suis contre toute censure et qui vis en France en 2005, ce qui me dérange, c’est que tout cela me rappelle la photo officielle du PolitBuro ou du Comité Central du temps de Staline dont, grâce aux trucages de l'époque,  les membres disparaissaient les uns après les autres de l'image en même temps qu’ils prenaient les chemins des goulags ou pire encore…

 

Does Big Brother watch us already?

 

Alors, à défaut de sa cigarette,  j’ai rendu ici sa pipe à Jean-Paul, pendant qu’il en est encore temps.