Photo Kevin Hundsnurscher

 

Cette nouvelle m’a causé quelques problèmes. Elle est dans mes archives depuis une quinzaine. Originellement, elle était bien plus longue et je ne comprenais pas pourquoi elle ne racontait pas ce que je voulais qu’elle dise. Alors, j’ai taillé, taillé tout ce qui était « psychologisant » et je pense qu’à présent qu’il n’en reste que le squelette, elle a enfin le sens que je voulais lui donner.

Qui dit nouvelle dit fiction : je ne suis pas le « je » qui parle. De la même manière, toute ressemblance avec des personnes vivantes ou décédées serait purement fortuite et totalement involontaire.

 

MADEMOISELLE DREW ( NOUVELLE ).

 

 

Mademoiselle Drew était américaine. Elle avait épousé l’un de nos écrivains les plus prolifiques et depuis, passait avec lui une partie de son année en France, l’autre aux USA ou bien à Ibiza où il se disait qu’ils avaient une splendide demeure.

« Mademoiselle Drew » était un pseudonyme que j’ai toujours attribué à un désir d’énoncer d’emblée ses origines mais peut-être pouvait-on y voir aussi un clin d’œil à la splendide héroïne de bande dessinée Druuna.

 

J’ai autrefois connu Mademoiselle Drew sur le Minitel, elle était gaie, sympathique, très accueillante et surtout bonne vivante, avec cette cordialité sans ambages qui caractérise les Américaines. C’était souvent un plaisir d’échanger quelques lignes avec elle.

 

Le privé de Mademoiselle Drew ne me concernait pas. Qu’il soit bien clair que je n’ai jamais porté de jugement sur celui-ci et surtout qu’il ne m’est aucunement venu à l’esprit de considérer Mademoiselle Drew comme une victime.

Le très médiatique époux de Mademoiselle Drew aimait que celle-ci soit perpétuellement offerte à d’autres. Il y avait même, parmi ces autres, un autre plus autre que les autres. Enfin, on pourrait presque dire que Mademoiselle Drew avait deux « Maîtres »…

Sans compter donc les innombrables invités et invitées, car les couples aussi étaient les bienvenus, Mademoiselle Drew ne répugnant point à la « gémellitude » féminine en soumission.

Pourquoi ne l’ai-je jamais jugée, ni considérée comme une victime ? Parce que j’ai toujours pensé, qu’au-delà des apparences, c’était bien Mademoiselle Drew qui menait la danse.

 

Son histoire ne serait qu’anecdotique et ne ferait que témoigner d’us et coutumes fréquents parmi les nôtres s’il ne se trouvait que je vivais alors pas très loin de chez Mademoiselle Drew. Et que j’avais quelques relations dans le « milieu » de la région.

Je constatai bien vite qu’il fallait être allé chez Mademoiselle Drew. C’était un must.

 

J’avais, par exemple, un vague « couple-ami ». Comprenons-nous bien : j’avais pour la première fois de ma vie rencontré des gens que je fréquentais parce que je pouvais parler de « ça » avec eux puisque nous le partagions. Cela eut son importance et sa fonction cathartique pendant quelques saisons pour moi.

L’homme était fana de photos, de vidéos.

Et le clou d’une soirée  passée en leur compagnie était inévitablement d’avoir droit aux images de leur dernière visite chez Mademoiselle Drew.

Je l’entends encore soupirer d’aise en la nommant, en décrivant des pièces de sa maison, un carrelage, des vases, ses corsets de cuir à elle…

 

Je feignais d’être intéressée. Je ne l’étais, à vrai dire, que fort modérément.

Il faut ajouter, pour que tout soit clair, que des photos de Mademoiselle Drew, il en fleurissait un peu partout. Elle n’était pas avare de sa représentation et on peut dire qu’il était difficile de ne pas se promener en milieu virtuel BDSM sans tomber sur elle.

 

C’était l’époque aussi où je faisais de la figuration de soumise auprès d’un homme qui ne doit toujours pas savoir à l’heure qu’il est de quelle couleur étaient mes yeux mais, que voulez-vous, il est des moments où l’on est aveugle au point de ne pas vouloir voir ce qu’on voit, stupide au point de ne pas vouloir savoir ce qu’on sait…Ou simplement très malheureuse.

Et bien, pour lui aussi, la seule idée d’aller chez Mademoiselle Drew, d’être une fois « l’autre », le Dominateur d’une après-midi ou d’un soir, virait à l’obsession. Il m’en parlait fréquemment. Je n’ai évidemment su que bien plus tard, qu’au delà de la parole, il manigançait pour…

 

En ce temps-là, j’avais tant de choses à faire pour moi, pour me comprendre, que je ne m’étais pas franchement posé de questions sur tout cela, sur ce besoin de passer par la case Mademoiselle Drew, sur cette sur-représentation iconographique de celle-ci.

 

Qu’y avait-il donc sur ces images alors ? En quoi différaient-elles des autres ?

Pourquoi créaient-elles une légende ?

 

Ce n’étaient pas des photos hard, cela aurait plutôt voulu être des photos d’art, bien que n’y figurât point quelque signature fameuse de l’objectif.

On y voyait une femme, belle, car Mademoiselle Drew était belle, mais comme le sont des centaines d’autres femmes.

On y voyait surtout une belle femme dans de beaux habits et dans de beaux décors.

Changeons un peu la phrase pour toucher le fond de la question : on y voyait une belle femme dans de TRES beaux habits et dans de TRES beaux décors.

Là où se tient pour moi toute la victoire de Mademoiselle Drew, c’est qu’elle éclipsait son mari célèbre, son second maître honorablement connu… Façonnée par deux hommes certes, mais les renvoyant dans les cordes pour finir.

 

Ils n’étaient présents que par le décor et les vêtements. Ce décor et ces vêtements que l’argent de l’un et les goûts de l’autre permettaient d’obtenir.

Et pourtant tout le mythe venait de là.

 

Je n’ai rencontré personnellement et tout à fait par hasard Mademoiselle Drew qu’une seule fois, dans une soirée. Elle y a fait une entrée très remarquée de mannequin, vêtue d’une certaine façon, est allée se changer et est revenue pour faire une seconde apparition tout aussi saluée.

 

Des mois après notre rupture, l’homme que j’avais accompagné un temps m’a raconté sa visite chez Mademoiselle Drew. Il m’a décrit, des étoiles dans la voix, les lieux, leur aménagement, la maison elle-même, un vrai musée, le « donjon » ensuite, un rêve du genre…

De Mademoiselle Drew, il m’ a dit « Vous ne pouvez pas imaginer! Elle rentrait de vacances : elle était bronzée, on aurait dit une statue d’or, elle avait la peau huilée et recouverte de paillettes dorées…Et ses tenues…Vous ne pouvez pas seulement penser à combien peut coûter chacune d’entre elles ! ».

 

Il était heureux et fier comme un pape.

Finalement, lui aussi était allé chez Mademoiselle Drew…

C’était comme une médaille obtenue sur un champ d’honneur, celle d’avoir été reconnu dans le Saint des Saints BDSM, l’endroit où l’argent est le vrai et seul « Maître »…