PHOTO MICHEL CHARLES

 

M COMME MIETTES ( 2 : LE LIGOTEUR )...

 

Ce titre de « Miettes » hier soir m’a donné envie d’en raconter un peu plus de moi, de parsemer ce blog de quelques autres miettes, de mon histoire à moi.

 

Tout fut affaire d’absolu : au lycée, je comprenais mal les flirts de mes amies, qui allaient, qui venaient, changeaient au gré des « boums » de l’époque. Bien sûr, je faisais comme elles mais je n’y trouvais aucune saveur, rien qui me transporte, rien qui ne corresponde à cette idée de l’amour total que je portais en moi. J’étais à la fois nourrie de littérature plus que romantique tant de qualité moyenne  (Les Gens de Mogador en sont un bon exemple) qu’excellente ( Belle du Seigneur en est encore un) et de littérature érotique déjà très connotée (Robbe-Grillet, Mandiargues seront ce dernier exemple).

 

Je disais il y a quelques posts qu’à seize ans le fouet d’ « Histoire d’O » ne me faisait pas peur, il était une marque d’amour, une preuve d’amour.

J’avais brodé sur mes espadrilles et sur mon bandeau serre-tête le prénom de Philippe, mon grand amour de l’époque, qui m’avait délaissée pourtant, mais l’idée de me faire inscrire ce même prénom sur la peau au fer rouge ne me paraissait pas inconcevable, bien au contraire, je l’eusse vu comme une suite logique à mon ouvrage de couture ou aux cœurs « forever » que je gravais au couteau Opinel sur les oliviers provençaux. Je pensais qu’offrir une belle et entière épreuve de souffrance était la plus belle des preuves d’amour. J’étais une amoureuse passionnée, une exaltée.

La poésie que je lisais n’était pas là pour me dissuader :

« J’ai fermé les yeux pour ne plus pleurer de ne plus te voir » lisais-je dans Eluard, «  Il n’y a pas d’amour qui ne soit à douleur » trouvais-je chez Aragon…

Je continue à penser que je suis « entrée » en soumission, en masochisme, par amour de l’amour et par amour de l’amour dans la littérature.

 

A vingt ans , un petit ami italien fasciné comme moi par les bandes dessinées de Guido Crepax me voulut bien comme Valentina, nos jeux se limitèrent à des foulards qui me retenaient prisonnière au vieux lit à barreaux de fer de sa chambre d’étudiant. L’affaire ne fit pas long feu. Je devais repartir pour la France.

J’y fis ma vie comme on dit. A vingt-huit ans, j’eus un amant hors de mon couple, amant sanguin et jaloux, j’osai lui proposer un jour de réitérer ensemble l’expérience des foulards. Me voyant plus « heureuse » qu’à l’accoutumée, il en fut dépité et ne voulut jamais recommencer.

 

Le BDSM resta dans les livres pendant quelques années encore jusqu’à ce que les deux scènes de bondage du film « Romance » de Catherine Breillat ne m’eussent convaincue ( le bondageur étant le seul personnage masculin sympathique du film) que j’aimerais ne pas mourir idiote.

 

Le hasard, le vrai fut avec moi. J’achetais un appartement et un beau jour de Mai, j’entrepris d’en faire les vitres. Je froissai consciencieusement toute une pile d’hebdos locaux de petites annonces en tout genre et j’astiquai avec ardeur. M’étant écartée de mon labeur pour fumer une cigarette, je posai sur la feuille de journal à venir pour continuer le « pschitt pschitt » pour carreaux. A mon retour, il avait fait un rond de liquide sur la page des annonces matrimoniales ou non et ce qui me sauta aux yeux fut l’offre alambiquée d’un masculin qui se proposait de tisser des liens au sens propre…J’y vis comme un signe du destin à ne pas laisser échapper.

 

Je lui répondis, nous nous rencontrâmes. L’individu était fort correct et n’était nullement intéressé par de quelconques relations sexuelles « Je suis un ligoteur et c’est tout » m’avait-il dit d’emblée au téléphone. Cela me convenait parfaitement.

Nous nous vîmes trois fois. Il habitait un magnifique appartement sis dans la ville vieille, et l’avait ordonné à sa guise. Une chambre aveugle était tapissée de tentures pourpres et noires et portait des crochets partout, aux murs, au sol…

Il jouait sans quasiment toucher la peau de ses doigts avec de très fines cordes de chanvre et réalisait des merveilles, des semi-suspensions donnant des airs de libellule, de marionnette ou de danseuse.

Je vins ainsi chez lui deux fois et nous échangeâmes peu de mots si ce n’est qu’il me dit que je ne m’étais pas trompée, que j’étais bien, ce sont ses termes, « concernée » par la chose…

Deux fois magiques. Car moi aussi, passée l’étape du concret, je savais que j’étais enfin entrée dans mon monde de ressentis absolus…Même s’il n’était pas question d’amour. Ce mot-là n’eut pas le temps d’être envisagé même.

 

C’est à la troisième fois que tout se gâta. Juin était arrivé et il faisait très chaud. Il me proposa un verre d’eau que j’acceptais de bonne grâce. Mais nous allâmes le boire dans son salon. Celui-ci était rempli de tables basses avec, posées dessus, des montres de toutes les époques, de toutes les marques. Il y en avait une jaune. Je voulus la toucher machinalement. Il me pria de n’en rien faire. Il était célibataire et l’attitude sentait le maniaque à plein nez.

 

Il y avait aussi une collection de disques de Brel, de Bobi Lapointe et de Lavilliers. Je trouvais ça sympa .. J’en fis la remarque. Il se tut.

Voyant quelques numéros de « L’Express » sur un coin de meuble, je me mis à vouloir parler de l’air du temps. Jospin était alors Premier Ministre depuis peu. Il me coupa sèchement, se lamentant sur les socialistes qui allaient ruiner la France, déclara qu’il avait rendez-vous le lendemain matin au Tribunal des Prud’hommes où l’un de ses employés l’avait traîné et qu’il allait perdre à cause des lobbies de Francs Maçons…     

Je lui avais dit au téléphone avant de le rencontrer que je travaillais dans la Fonction Publique. Il s’anima tout à coup avec véhémence et me demanda si je savais ce qu’était l’avoir fiscal. Diantre ! C’est vrai que je n’en savais rien…

Alors, plus énervé encore, il me dit que les fonctionnaires ne devraient pas avoir le droit de vote et puis que je devais partir parce qu’il devait revoir son dossier et que de toute façon l’après-midi était gâchée.

 

C’est ainsi que je me retrouvais dans l’escalier. Je n’eus plus de nouvelles de lui. Deux ans après, je le rencontrais par hasard en ville. Il fut terrorisé en me voyant, me tint un discours incohérent et me souhaita tout le bonheur du monde avant de s’enfuir si vite qu’il en loupa le trottoir.

 

J’avais entre temps répondu à une autre petite annonce et je venais de m’embarquer pour trois ans avec le goujat sans scrupules que j’ai si souvent évoqué ici que nous le laisserons de côté.

Là, il fut pour la première fois question de soumission, mais sans âme. Pas sans amour ou sans désir d’aimer de ma part et de ma seule part, hélas.

Le comble est de savoir aujourd’hui que ces années passèrent sans que cet homme ne m’apprit rien.

Mais le fait de ne rien apprendre d’autrui pousse à apprendre par soi-même et voici que repassent sous vos yeux le vieux décor des forums du chat payant qui traversent eux aussi souvent mes pages et que là-bas, je rencontrai M., que nous vécûmes de nombreuses péripéties, que nous nous installâmes dans notre relation amoureuse réciproque qui m’amène à penser aujourd’hui de la soumission ce que j’en pense « à mon âge et à l’heure qu’il est » et qui est très différent de mes pensées adolescentes.

 

Mais je vais garder cela pour une prochaine fois…

Cela mérite bien un autre post à part entière….