PHOTO " ACCORD PARFAIT "

 

Comme hier soir, la seconde partie de cette nouvelle est dédiée à Xavier, un jeune homme docile...

 

 

ELIZA KNIGHT ( NOUVELLE – 2 : LA PARTITION )

 

 Le lendemain matin, comme tous les jours, puisqu’il était coutumier du fait d’utiliser une quelconque diazépine pour s’assurer les chemins du sommeil, il se réveilla un peu dans les vapeurs. Le temps de reprendre clairement conscience, il fut assailli d’une bouffée de panique.

Et si toute cette histoire reposait sur un énorme malentendu ? Si la belle et mature Eliza Knight avait pour habitude de s’offrir de temps à autre une aventure d’un soir avec un homme un  peu plus jeune qu’elle, à l’insu de son magnat de mari ?

Une aventure extra-conjugale, c’était bien ça! Et c’était l’horreur.

Parce qu’il n’assurerait pas. Il lui suffisait pour être recouvert de sueur de se remémorer cette douzaine de malheureuses tentatives avec des collègues du Conservatoire lorsqu’il était jeune homme et plus tard avec quelques admiratrices, tentatives qui s’étaient toutes soldées par de retentissants échecs.

 

Au cours de la journée, de répétitions en pauses, il retrouva un semblant de sérénité. Non, il ne rêvait pas et cette femme-là était trop intelligente pour n’avoir pas compris.

 

Les deux jours qui suivirent le virent pourtant passer d’un état d’excitation à un état de frayeur, il ne savait plus où il en était, ni ce qu’il voulait.

Parfois, il imaginait la scène comme il avait toujours imaginé sa scène érotique idéale

Tour à tour susurrant et grondant, elle promenait sur son torse sur son dos ses longs ongles acérés, lui laissant de longues rainures rouges. Comme il gémissait, elle l’attachait à une embrasure de porte pour le fouetter jusqu’à ce que sa peau ne soit plus qu’un fatras de lignes pourpres qui s’entremêlaient et qu’il sombre dans l’extase, muet enfin. Mais là encore, elle lui donnait l’ordre de ne pas se laisser aller au plaisir et…

Là, s’interrompait son fantasme.

 

La peur le relayait. Il n’avait connu que des professionnelles de talent dont c’était le métier.

Et si celle-là, malgré tout ce que son allure promettait se révélait malhabile, fatale même…Si elle l’étouffait au cours d’un « jeu » ?

Si elle l’abîmait inconsidérément ? Mon Dieu, si elle allait par maladresse jusqu’à lui briser un doigt par exemple ? Sa carrière serait définitivement fichue !

 

Et il allait ainsi, de rêve fou en rêve sombre .

Un soir, il joua de façon sublime : il imaginait à chaque note un des blonds cheveux d’Eliza Knight.

Le lendemain, il fut lamentable. La salle applaudit pourtant à tout rompre. A en désespérer de ceux qui se disent mélomanes…

De plus, c’est ce soir-là que ses parents vinrent l’écouter. Sa mère vint babiller dans sa loge à la fin du concert et le couvrir de baisers. Son père, éternel accro du tabac, dit-elle, avait voulu fumer d’urgence et il était déjà dehors. Pensait-elle qu’il ne devinait pas son pieux mensonge ? Lui seul savait bien ce que cette cigarette-là signifiait.

 

Le lundi arriva enfin. Journée sans nom.

Il avait mal dormi, s’était relevé dans la nuit pour une seconde petite pilule miracle, ne s’était finalement rendormi qu’à l’aube…

Il ne sortit pas de tout le jour. La femme de ménage ne venait pas ce jour-là. Il n’eut pas même le courage d’aller acheter le pain et le journal.

Le journal ! Qui sait s’il n’y aurait pas appris que les Knight étaient morts dans un accident d’avion ? Une aubaine pour lui!!

Seigneur! Voilà qu’il devenait vraiment fou…

 

Vers sept heures, sur un coup de sang, il éteignit tout,  prit son manteau et se dirigea vers le garage : il irait voir ses parents . Eliza Knight, cette Gorgone en serait pour ses frais, elle trouverait porte close.

 

Il fit machine arrière pourtant et rentra chez lui. Il alla s’allonger un peu dans l’obscurité.

 

Il lui restait une heure.

Le piano.

Il fallait décider ce qu’il allait jouer.

 

Elle avait entendu par deux fois « La sonate au clair de lune ». C’est donc logiquement avec les « Nocturnes » de Chopin, puisqu’elle lui avait fait savoir qu’elle aimait celui-ci, qu’il l’accueillerait …

 

Jouer nu… Il ne l’avait jamais fait. Et il devait bien reconnaître que, même musicalement, il avait le trac comme il ne l’avait jamais eu. Pas même dans les premiers grands concours de sa jeunesse.

 

L’heure était passée de quelques minutes. Il le savait d’instinct puisqu’il ne plus portait rien sur lui, pas même sa montre. Il jouait.

 

Il ne l’entendit pas même arriver, il sentit son parfum tout d’abord. Il s’était juré de ne pas lever son visage vers elle.

Il entrevoyait donc son corps seulement depuis son buste. Son seul regret était de ne pas voir si elle avait le collier, la parure magique.

Elle portait un manteau de satin noir, des gants, de hautes bottes de cuir mat. Elle avait un tout petit sac à main mais un grand étui rond et long comme en ont les architectes.

 

Elle se délesta du manteau et des gants. La robe noire qu’il voyait passer sous ses yeux était très moulante mais n’avait rien d’extravagant. Elle défit la capsule de l’étui noir, en sortit trois cravaches de diverses factures, qu’elle posa bien en vue sur un fauteuil.

 

Elle se plaça à ses côtés, s’accoudant très légèrement au piano et le laissa jouer tout son morceau.

Lorsqu’il eut fini, elle dit simplement : « Tu n’as tout de même pas besoin de ta partition pour jouer, non ? Tout ça, c’est du décorum pour les concerts, tu ne penses pas ? »

 

Il n’avait pas de voix pour lui répondre.

 

Elle soupira : « Il va falloir que je te rende plus loquace, dis-moi…Parlons musique donc.

Parce que ta musique et toi c’est la même chose, si je comprends bien… »

 

Il avait la bouche sèche, paralysée.

 

Elle ajouta « Tu pourrais au moins répondre poliment. Oui, Madame, par exemple. Tu sais que si tu veux que je continue à m’intéresser à toi d’autres fois, il faudrait que tu aies un minimum de correction. » 

 

Il réussit à balbutier un « Oui, Madame ».

 

« A la bonne heure ! » salua-t-elle l’effort d’une voix narquoise. « Donc, ta musique, toi et tes partitions, c’est la même chose ? »

 

Il répondit encore « Oui, Madame » mais cette fois-ci, en parlant, il se sentit fondre de félicité et de reconnaissance.

 

« Et bien, regarde ce que je fais de toi ! » dit-elle.

 

Et d’un revers rapide et sec d’une main aux ongles limés bien pointus, elle envoya la partition à terre et la piétina de sa botte noire.

 

Alors seulement, il eut la force de se lever, nu, du tabouret où il était assis et de s’agenouiller devant elle.

Et il commença à lécher très doucement, avec beaucoup de recueillement, délicieusement même, la pointe de la botte qui était restée posée sur la partition.

 

 

FIN