PHOTO "ACCORD PARFAIT"

 

Le monde des Dominatrices m’est totalement inconnu. Celui des soumis à peine un peu moins. Je connais seulement un garçon à être dans ce cas et avec qui j’ai, à l’occasion, échangé quelques confidences. C’est vous dire si ce texte est de pure fiction et ne peut se rapporter à des évènements, à des personnes vivantes ou décédées que de manière totalement fortuite.

 

Bien que mon texte n’ait aucun rapport à ce qu’il a pu vivre ni avec ce qu’il est, je souhaite  cependant dédier cette nouvelle à mon ami Xavier, un jeune homme docile…

J’espère seulement que cela lui fera plaisir d’être ainsi présent sur ce blog.

 

 

ELIZA KNIGHT ( NOUVELLE – 1 : LE CONCERT ).

 

 

Eliza Knight lui avait été présentée après l’un de ses concerts. Pour la première fois depuis bien des années, il revenait dans sa ville natale où il avait acquis une maison, en prévision des ses vieux jours, même si ceux-ci étaient encore fort lointains.

C’est le hasard des tournées qui le ramenait là pour un mois, afin d’y interpréter Beethoven dont on le disait le meilleur spécialiste actuel .

 

Elle était accompagnée de son époux. Un ami commun les avait conduit dans sa loge.

Le mari s’était répandu en compliments mondains d’homme riche qui se veut grand amateur d’art. Il avait vanté les sonorités, les notes, l’émotion, la puissance, sans savoir que du  point de vue technique, son discours n’avait pas de sens.

Mais il fallait le remercier, être humble, se montrer artiste, de talent certes mais qui déclinait d’un revers d’épaule le nom de « maestro ».

Elle était restée en retrait depuis qu’à son entrée dans la pièce étroite, elle eut ôté son gant pour qu’il lui baise la main comme il convient de le faire pour une femme de ce rang-là.

 

Ce baise-main, elle le méritait, non comme l’épouse du nabab du Consortium Knight mais pour ce qu’elle était en elle-même, pour ce qui émanait de sa discrète présence qui cependant ravageait tout.

Eliza Knight n’était déjà plus précisément jeune, son sourire plissait ses yeux de mille lignes vivantes, gracieuses. Les deux plis qui encadraient ses lèvres faisaient de même. Sous le maquillage très savamment étudié, on sentait toute une vie bouillonnante et non fardée.

 

Elle était majestueuse, le port altier, la ligne du coup droite et simplement signée d’un collier très serré de cuir noir, qui mettait en valeur l’albâtre de sa peau, de ses épaules dégagées par la robe du soir stricte mais juste.

Pas d’autre bijou.

 

Comment avait-il deviné qu’elle était peut-être une de ces femmes qu’il rêvait de rencontrer ?

Le collier assurément qui n’était visiblement pas chez elle un accessoire de mode.

 

Lorsqu’elle fut partie, il pensa avoir eu la berlue, s’être imaginé une fois de plus que…

 

Depuis son adolescence, lui, le grand pianiste, savait parfaitement quel était l’univers qui hantait son monde érotique.

A trente-cinq ans passés, ses amis le chambraient, sa famille s’étonnait qu’il n’eut pas trouvé chaussure à son pied, qu’il ne fut pas encore marié.

Et tel de lui vanter les charmes rebondis de Constance, premier violon dont on assurait qu’elle avait plus d’un talent à son archet et telle autre d’essayer de l’entraîner dans un « blind date » avec une de ses amies « Une perle tu sais, intelligente et sexy et tout… Et elle a deux CD de toi… »

Il riait franchement avec l’un, se laissant aller à la grivoiserie ambiante… Il souriait avec l’autre « Mais ne vois-tu pas que je suis débordé en ce moment, je prépare une tournée de deux mois dans les pays de l’Est, je ne dors que cinq heures par nuit ? »

Il passait embrasser sa mère, la rassurait « Mais oui, mais oui, je comprends et je te promets que j’y pense. Oui, oui, tu seras grand-mère, je te l’assure ».

Avec son père, le dialogue était plus difficile et c’était tant mieux, il aimait les silences pudiques du vieil homme qu’il trouvait la plupart du temps à écouter « Les Variations Goldberg » par Glenn Gould ou le piano jazz d’Art Tatum mais jamais un disque de lui.

 

A tous ceux-là, comment aurait-il expliqué que l’art transcende tout, sublime tout, mais aussi, mais encore qu’il avait un rêve de femme, un rêve comme peu de gens en ont. Une femme inaccessible à la fois douce et cruelle, tendre et directive, une femme aux pieds de laquelle vivre à genoux ?

 

C’est au cours de sa première tournée à Hambourg alors qu’il avait dix-neuf ans qu’il avait compris que ce type de femme, à défaut de le rencontrer, il pourrait toujours se donner l’illusion de l’avoir à soi l’espace de quelques heures. On appelle ça une Dominatrice.

 

Dans un premier temps, il avait arpenté les quartiers chauds des capitales, jusqu’à ce que de lien en lien, il n’ait un carnet d’adresses tout à fait spécial des plus grandes de ces dames, de celles qui savent tout organiser, tout mettre en scène. Jamais il n’avait été déçu par ces levers de rideaux-là et même s’il n’était pas question de parler d’amour, il était devenu le fidèle « ami » de quelques-unes d’entre elles, celles qui savaient faire oublier que le théâtre, comme la musique, est rétribué.

Et puis la musique et ce qu’il aimait, était-ce vraiment si loin que ça ?

Cordes autour d’un corps en sueur, rythme syncopé d’une cravache qui bat l’air … Ses gémissements et ses halètements à lui, comme un crescendo qui finissait toujours en adagio…

 

Il savait que de telles femmes existent aussi dans la vie réelle . Mais comment faire autrement que de laisser le sort peut-être lui permettre d’en rencontrer une un jour…

 

Et voilà qu’il s’était mis en tête qu’Eliza Knight était de celles-ci. Pour un parfum lourd mais suavement porté, pour un port très droit, pour l’attitude sereine et hautaine qu’elle avait eu lorsqu’il s’était penché au dessus de ses doigts sans y déposer les lèvres, pour ce collier qui paraissait dans sa fausse simplicité être l’emblème d’une reine, pour ces quelques sourires à la fois évasifs et complices, malicieux et impérieux.

 

Il avait commis une folie. Lorsqu’elle s’était approchée de lui la dernière, dans la loge pour le saluer, son mari étant déjà dehors avec l’ami qui les avait introduit, il s’était à demi incliné l’espace d’une seconde et très vite il avait dit d’une voix très basse « Je voudrais m’agenouiller devant vous ».

 

Elle n’avait rien répondu, elle s’était contenté de poser sur lui des yeux où luisaient un semblant d’indifférence glaciale mais aussi une détermination de prédatrice.

Elle avait entrouvert sa bouche, non pour sourire mais pour lui montrer, ou du moins l’avait-il cru, ses dents.

 

Cinq jours plus tard, Eliza Knight revenait l’écouter seule au théâtre. Elle ne vint pas dans sa loge après le spectacle. Il fut dépité.

Elle revint deux jours plus tard. Il appela un appariteur avant d’entrer en scène et lui fit porter sa carte . Elle la lui fit rapporter déchirée, si ce n’est que le second morceau portait le numéro d’un portable tracé avec un crayon à lèvres d’un brun sourd.

 

Il appela le lendemain.

 

Elle ne le laissa pas parler.

Elle ne lui dit que quelques phrases : « Lundi soir , c’est relâche. Je serai chez vous à 21 heures. Vous laisserez la porte ouverte, vous vous tiendrez au piano et vous jouerez . Pensez que j’aime Chopin. Cela me guidera  pour venir jusqu’à vous. Vous serez nu, bien sûr. »

 

Et elle raccrocha, le laissant fou de joie, incrédule, hébété…

 

 

 

( A SUIVRE )