Les cadeaux de M. sont toujours d’un goût très sûr.

Il ne pouvait laisser passer cette semaine sans m’offrir « Jeune mariée »  qui vient de sortir chez Fayard .

 

Il s’agit du journal intime que tint de façon très soutenue tout d’abord puis, plus sporadique, Catherine Robbe-Grillet de 1957 à 1962, alors que, jeune mariée approchant la trentaine, on lui donne tout au plus dix-sept ans et qu’elle a, en effet, la candeur mais aussi l’acidité d’une plume adolescente qui cache bien son jeu : elle est déjà l’auteur sous le pseudonyme de Jean de Berg d’un des plus beaux textes de la littérature SM : « L’image » (sous celui de Jeanne de Berg, elle écrira bien plus tard le splendide « Cérémonies de femmes) !

Les anciens lecteurs de ce blog ne sont pas sans savoir ( voir d’anciens posts dans le sommaire ) l’admiration que je voue « aux » Robbe-Grillet.…

 

Les « cahiers » dont il est question aujourd’hui, retrouvés il y a quelque temps à l’occasion de l’organisation du catalogue d’une exposition sur Alain Robbe-Grillet ne sont pas seulement intéressants pour les amateurs de BDSM ( ils ne le sont en fait que pour ceux d’entre nous férus de littérature ), ils s’adressent à un public très large, un peu érudit certes, mais venu de tout bord.

 

Même un blogueur lambda pourrait être intéressé par la forme de ce texte : le journal intime.

Un journal intime sucré-salé, fait de cartes postales  et d’instantanés de voyage, fait d’après-midi chez la couturière, de décoration d’appartement, de thé avec les amis. La vie des années 60 quoi, nous parvient là en témoignage de son temps (comme le seront un jour nos blogs !!!).

 

L’actualité politique de l'époque est présente elle aussi en filigrane : De Gaulle, le Manifeste des 121.Tout cela dans un style léger, vivace, comme un impromptu.…

 

A côté de cette « première » lecture, le fin gourmet littéraire sera passionné par cette incursion intime dans le monde et l’oeuvre d’Alain Robbe-Grillet (c’est le moment de l’écriture de « Dans le labyrinthe » qui est principalement évoqué ici) et trouvera au second niveau un remarquable reportage sur ce qui fut appelé « Le Nouveau Roman » qui nous est donné là par une parfaite entomologiste étudiant son sujet sur le vif .

Ils défilent tous : Jérome Lindon, Sarraute, Butor et les autres tandis que déjà apparaissent de nouveaux papillons du monde littéraire qui va suivre dont Philippe Sollers et que passent en ombres chinoises des "gloires" plus anciennes : Klossowski, Beauvoir, Mauriac, Clara Malraux…

 

Le cinéphile  ne reviendra pas non plus déçu de la lecture de cet ouvrage : on y croise Resnais et on suit toute la genèse de « L’année dernière à Marienbad » ( fascinant ), celle de « L’immortelle » avec de saisissants portraits d’actrices (au vitriol).

 

Quant aux BDSMeurs, puisqu’ils sont concernés eux aussi par cette lecture , ils y trouveront le récit d’un amour et d’une relation de couple très particulière, tout à fait hors-norme et étonnante (même pour moi !) : qu’ils n’oublient pas qu’elle dure encore aujourd’hui alors que l’un a passé les 80 ans et l’autre les 70.…

 

Une relation qui a « dominé » toute une vie et qui permet à la Catherine 2004 d’écrire en postface de ce livre une lettre à la Catherine de 1959 qui s’achève ainsi :

 

« Tu verras, tu auras une vie inattendue, passionnante ; tu  continueras à parcourir (…) un monde qui se transformera à toute allure(…). Tu ne t’ennuieras plus, c’est promis ; tu n’auras plus l’impression de vide mais plutôt de trop-plein ; tu prendras de l’assurance ; de soumise tu deviendras dominatrice et, contrairement à ce que tu crains, tu vieilliras sereinement, sans même t’en apercevoir. J’ai été ce que tu es, tu seras ce que je suis. »

 

Catherine Robbe-Grillet  _ « Jeune mariée » _ Fayard _ Octobre 2004 _

 

Je n’en dis pas plus et vous convie à la découverte de ce texte passionnant dont on dévore les 567 pages sans s’arrêter…

 

Note perso : Les femmes « masochistes » découvriront aux pages 123-124 une réfutation du masochisme au féminin vu selon Beauvoir datant de 1959 et qui garde encore aujourd’hui toute sa justification, et dont « nous » ( celles qui s’expriment aujourd’hui sans fard ) sommes la preuve même.