EROS (ET THANATOS) : Sur l' "AURORA" de Michel LEIRIS ...

«  N’aimant que l’intangible, j’identifiais arbitrairement tout ce qui est dur, froid, ou bien géométrique avec cet invariant, et c’est pourquoi j’aime les tracés anguleux que l’oeil projette dans le ciel pour saisir les constellations, l’ordonnance, mystérieusement préméditée, d’un mouvement, le sol lui-même enfin, lieu plan par excellence de toutes les figures (...)

Je faisais l’amour avec elles, étendu sur des dalles de marbre, que je préférais, vu leur dureté et leur netteté géométrique, à tous les coussins et divans de repos. (...)

A faire l’amour ainsi, avec ces femmes d’albâtre, presque aussi dures et blanches que le sol dépouillé qui supportait leurs membres, il me semblait que je parcourais des glaciers à peine troublés par un soleil rougeoyant auquel l’hiver donnait cet aspect dur et métallique. (...)

Je ne caressais plus des femmes mais des rivières gelées  sur lesquelles mes pensées pouvaient amoureusement glisser comme une troupe de patineurs écrivant, diamants imaginaires sur ce miroir imaginaire, le seul nom féminin que j’aie jamais pu tolérer, je veux dire AURORA.(...)

Alors Aurora, plus fine qu’un météore, Aurora sous l’apparence de cette ligne mathématique, se dressa brusquement dans sa majesté dure d’éclair et, ayant franchi d’un seul bond de ses jambes électriques la plus haute crête qui couronne le massif humain de la raison, alla se nicher frileusement dans un nuage, qui d’un coup devint couleur de sang, comme la merveilleuse lame de fer d’où naîtront les pires supplices. »

 

                                                    AURORA de Michel LEIRIS ( 1927 - 1928 )

 

 

Voilà : AURORA vient de là. Une lecture faite à 17 ans. De celles qui vous déterminent définitivement. Mais qui peut jamais savoir pourquoi l’on fait le choix de se rêver «  Aurora » plutôt que « Scarlett O’ Hara » ? Tout le mystère de l’inconscient est là.

 

AURORA, mon AURORA ? Un conte cruel. Des scènes d’un érotisme implacable lorsque dans son palais glacé, Damoclès Siriel (Siriel : l’anagramme de Leiris), le Hiérarque, lassé des femmes anonymes qu’il s’offre quotidiennement dans le froid absolu, se laisse aller à un songe amoureux, dont le seul objet est Aurora ou la beauté parfaite.

Aurora sadienne : cent fois suppliciée et cent fois renaissante.

Aurora surréaliste : Eau-Rô-Râh, Or-aux-rats et Horrora.

 

Peu connu et non indexé chez les amateurs du BDSM qui ont leurs « petites bibles » dont j’aurai l’occasion de vous reparler, Leiris est cependant pour moi, avec Mandiargues, la vision la plus métaphorique du SM en littérature au 20 ème siècle.

 

Eros et Thanatos : on tue toujours ce que l’on aime. Avec Leiris, ni Sade, ni  Bataille...ni Freud ne sont jamais bien loin.

Ce livre, écrit dans une langue plus que classique, mais, vous l’aurez peut-être observé, d’une rare beauté, lancinante en allitérations, en fausses répétitions, date des années 20 où Leiris fréquenta le groupe surréaliste -mais ne fut publié qu’en 1946.

Visions d’un amour supplicié mais sublimé, importance dominante de la géométrie, je vous ai parlé d’Aurora ce soir pour le mettre en  exergue à un prochain post : le E de Esthétisme.

 

Aurora ou la règle de l’esthétisme BDSM (selon moi) en littérature.

Vous saurez maintenant pourquoi j’ai fait le choix de ce pseudo.