PHOTOGRAPHY BY IDRIN

M COMME MARGE ...

 

J’évoque fort peu et même jamais dans la vie quotidienne, si ce n’est en compagnie de gens du « même bord », ma sexualité. En cela, je suis comme tout le monde, nous nous sommes habitués depuis que nous sommes résolument passés dans le camp des adultes, à ne plus laisser transparaître la sphère de l’intime.

A force de n’en pas parler mais de la tenir au fond de moi comme une partie intégrante de ma personnalité, j’en arrive à considérer celle-ci comme naturelle. Pour moi et donc pour tous.

C’est là que je me trompe complètement.

 

Etre dans la marge de la page n’est jamais chose aisée. Ceux qui écrivent sur les lignes bien droites tracées à côté ne nous font jamais de cadeau.

Un petit incident survenu ces jours-ci est venu me le rappeler.

 

Un de mes proches est malencontreusement tombé sur mon collier récemment. Bêtise de ma part de ne pas l’avoir « mis sous clé », indiscrétion de la sienne d’être allé regarder d’un peu trop près, ma foi, dans mon sac à main.

 

Rapidement convaincu que j’avais là un accessoire de mode du plus mauvais goût pour me rendre à quelque soirée ( ce qui n’avait rien d’impossible, j’ai une prédilection notoire pour les strass et les paillettes par ailleurs), il a cependant débordé de ce sujet pour me donner son avis sur le SM que ce collier lui « rappelait »…

 

Bon, j’ai laissé passer l’orage sans aucun commentaire, inutile d’en rajouter, lui faisant simplement remarquer à la fin que, Cré Bon Diou !, il avait drôlement changé depuis ses vingt ans si ouverts.

Le furent-ils jamais au fond ?

 

Notre génération de quarantenaires aura été bien étrange. Héritière arrogante en son adolescence de 68 etc, elle s’est bien vite au fond occupée à changer de camp sur beaucoup de thèmes. La sexualité n’est que l’un d’entre eux, mais comme toujours bien révélateur.

 

Si à vingt ans, nous avons, comme tous, refait le monde des nuits entières et discuté avec véhémence et conviction de politique, de cinéma, de littérature, de musique et d’art, si nous avons nommé haut et fort les choses de la chair et nous sommes dits hédonistes jusqu’à la mort, force m’est de constater qu’aujourd’hui, la plupart d’entre nous sont des bobos politically correct qui courent voir la Palme d’Or, achètent le dernier Goncourt, aiment l’art reconnu façon Télérama ( tiens, demain, pour notre ami Trasimarque, je vais faire dans l’ « Art Tartouille », moi !) et sont sexuellement …muets. Il est vrai que les années Sida sont passées par là…

 

J’ai cette malchance ou cette veine - chacun jugera - de « nous » être restée fidèle…

J’écoute la même musique ou ceux qui en sont les héritiers , j’aime toujours les mêmes penseurs, j’essaie de ne pas faire que les aimer mais d’être au plus proche de leur pensée dans mes actes. Pas toujours réussi face aux autres, mon art de vivre, demandez au proviseur…

Et puis, encore une fois, fidèle au slogan du blog de Klodd : « le pouvoir absolu m’emmerde absolument ».

 

Ceux qui ont mon âge se sont « socialistés » ou sont devenus libéraux . Et souvent pour le même piètre résultat : bien peu sont demeurés, malgré ce qu’ils croient, libertaires.

Je ne pense pas seulement à une opinion exprimée sur les sexualités dites « déviantes » mais sur tout.

En vingt ans, j’ai vu grandir en eux l’intolérance.

Et ce sont ceux-là mêmes qui clamaient le plus fort que « la propriété c’est le vol » qui seraient le plus enclins à en venir aux mains s’ils trouvent leur place de parking occupée au retour du travail.

 

Le travail… Sans doute là se trouve le fossé qui nous sépare de ce que nous fûmes…

Génération frappée en plein vol par le chômage, nous avons malheureusement vécu avec cette épée de Damoclès au-dessus de nos têtes, ce qui a rendu nos plus fières vigies dociles comme des brebis dans ce domaine et puis à la fin, parce que la pression est trop insupportable pour seulement « paraître », finir par « devenir » pour « être » ( décidément les verbes d’état sont d’une rare utilité ) de ces gentils jeunes cadres aux dents longues qui sont aujourd’hui en train de surfer fort sur la vague parce que, enfin parvenus au plus haut niveau, il est hors de question qu’ils se laissent prendre de vitesse par la génération montante !

Ni responsables, ni coupables de cet état de fait, les quarantenaires, simplement les purs produits d’une société qui vire à la schizophrénie tant elle fait de la valeur « travail » un emblème (quel que soit le bord politique classique où l’on se situe) tout en mettant en relief, par ailleurs, pour des raisons de profit commercial évidentes, le règne du temps libre et du loisir…Allez donc vous y retrouver…

 

 

A côté de cela s’est développé une ambiguïté de taille dans notre façon de concevoir le sexe. Pris entre deux feux, la mode, les média qui banalisent la sexualité au rang de notion de consommation et le retour à des idéaux plus que traditionnels comme la famille, dernier refuge logique quand c’est toute la trame du tissu social qui se déchire jour après jour, là aussi, l’individu n’a plus beaucoup de marge de manœuvre perso : il lui faut mélanger les deux à en perdre le sens de chacun. La sexualité comme signe extérieur de réussite et le sexe diabolisé par ailleurs…

Qui être et comment se situer en fin de compte ?

 

Ce ne sont d’ailleurs pas les plus « transgressifs » qui sont les moins étonnants dans leur comportement.

Après tout, il m’a bien été donné de connaître ( virtuellement)  l’un des « pratiquants BDSM » les plus extrêmes et de le voir tenir des propos totalement contradictoires sur l’arc de deux années. Du tout liberté au tout cloisonné. Du tout ouvert à la pensée unique…

Pur produit et magnifique échantillon de cette génération des gens de quarante ans ( mais nullement bobo, car sans rien de bohème mais tout du grand bourgeois, du style à dire « je possède » là où tout le monde dit « j’ai »), je l’ai lu défendre ou s’enorgueillir de « son » SM hard ( virtuellement, je le répète, j'ignore donc totalement comment il "est" sur ce point dans la "vie vraie") et à côté de cela, affirmer tout et n’importe quoi.

Ecrire des textes illustrant les plus strictes valeurs de droite (travail, famille, profit) dans la plus pure langue de bois de gauche (emploi, famille, social), preuve d’une part que la barrière aujourd’hui devient de plus en plus mince entre ces deux couleurs politiques bien déteintes et d’autre part, en son cas bien précis, que l’on peut être tout et son contraire puisque ce fut pour finir par se révéler, lui, l’apôtre de tous les extrêmes SM, un tyranneau parfait dans ce domaine face aux autres quand il en eut l’occasion.

 

Quant à moi, je reste dans la marge de la page et j’observe mais ce que j’observe ne me rend pas très gaie.

Vingt années seulement pour que, marchant de pair, la fée Carabosse et la fée Carabine ne parviennent à éteindre totalement chez ceux de ma décennie ce qui restait des teintes « freedom » roses et mauves de ce qui fut « le pouvoir des fleurs », le « peace and love », le « make love no war »…

 

A les aimer encore, ces couleurs, à les aimer toujours, je ne me sens plus aujourd’hui que mouton noir.