Et, en rab, mon post en forum " Non, je n'ai pas de réponse"...

 

 

«  Les étudiants acquiescèrent d'un signe de tête, marquant leur accord sur une affirmation que plus de 62 000 répétitions leur avaient fait accepter, non pas simplement comme vraie, mais comme axiomatique, évidente en soi, totalement indiscutable. »

(Aldous Huxley-Le Meilleur des Mondes- )

Il ne me viendrait pas en tête de publier l’un de ces « Défendre notre Ublog «  dans le vide absolu. Alors, mon choix depuis hier est de l’accompagner de textes ( faciles ou difficiles) qui incitent à réfléchir, à réagir sur ce qu’est la liberté de choix dans le monde d’aujourd’hui. Après tout, métier oblige, je suis une « donneuse à lire » bien que les structures de l’EN me transforment de plus en plus en «  sodomisatrice de diptères », hélas…. Tiens, voici un sujet qu’il faudra que j’aborde…

 

On doit, tout le monde le sait à Aldous Huxley «Le meilleur des mondes» (1932), une oeuvre de fiction ( ?) . On sait moins lui devoir aussi «Retour au Meilleur des Mondes »(1958) un ouvrage de réflexion sur et à propos de la société manipulatrice de la fin du vingtième siècle.

Ce texte n’est pas d’un abord évident mais je pense que vous ne regretterez pas le temps que vous passerez à le lire et quant aux jeunes lecteurs, bah !, il leur permettra peut-être de faire un peu d’esbrouffe dans quelque dissert….

 

Cet extrait est tiré du chapitre : «  Comment convaincre le client ».

 

 

Une propagande efficace et rationnelle n'est possible que s'il existe, de part et d'autre, une compréhension bien claire de la nature des symboles et de leurs rapports avec les objets et les événements qu'ils représentent.

L'efficacité de la propagande irrationnelle dépend de leur méconnaissance généralisée. Les simples ont tendance à prendre le symbole pour l'équivalent exact de ce qu'il exprime, à attribuer aux objets et aux événements certaines des caractéristiques définies en des termes que le publiciste a choisis lui-même, pour servir ses desseins.

Prenons un exemple simple. La plupart des produits de beauté sont à base de lanoline, mélange de graisse tirée de la laine du mouton et d'eau, le tout fouetté en émulsion. Cette substance a beaucoup de propriétés salutaires : elle est légèrement antiseptique, pénètre dans la peau, ne rancit pas, etc..., mais les publicistes se gardent bien de parler de ces vertus.

Ils donnent un nom voluptueux et pittoresque à l'émulsion, parlent avec extase et inexactitude de la beauté féminine et présentent des blondes capiteuses en train de nourrir leurs tissus avec des crèmes de soin. L'un d'eux a écrit : « Les fabricants de produits de beauté ne vendent pas de la lanoline, ils vendent de l'espoir. »

C'est pour lui, pour la promesse implicite et frauduleuse d'une transfiguration, que les femmes paieront dix ou vingt fois la valeur de l'émulsion que les propagandistes ont si habilement associée, au moyen de symboles trompeurs, à un désir féminin profond et quasi universel : paraître plus attirante aux yeux du sexe opposé.

Les principes à la base de ce genre de propagande sont extrêmement simples. Trouver quelque désir commun, quelque crainte ou anxiété inconsciente largement répandue - découvrir un moyen de relier ce désir ou cette crainte au produit à vendre -construire un pont de symboles verbaux ou picturaux sur lequel le consommateur pourra passer de la réalité au rêve compensateur et de celui-ci à l'illusion que le produit, une fois acheté, permettra au rêve de se réaliser. « Nous n'achetons plus des oranges, mais de la vitalité. Nous n'achetons plus une voiture, mais du prestige. »

Il en est de même pour tout le reste. Avec un dentifrice, nous achetons non plus un simple détersif antiseptique, mais la libération d'une angoisse : celle d'être sexuellement repoussant. Avec la vodka et le whisky, nous n'achetons pas un poison protoplasmique qui, à doses faibles, peut déprimer le système nerveux de manière utile au point de vue psychologique, nous achetons de l'amabilité, du liant, la chaleur de Dingley Dell et le brillant de la Mermaid Tavern .Avec nos laxatifs, nous achetons la santé d'un dieu de l'Olympe, l'éclat radieux d'une nymphe de Diane. Avec l'ouvrage à succès du mois, nous acquérons de la culture, l'envie de nos voisins moins intellectuels et le respect des raffinés.

Dans tous les cas, l'analyste en « motivation » a trouvé une crainte ou un désir profond dont l'énergie peut être utilisée pour amener le consommateur à dépenser de l'argent et par là, indirectement, à faire tourner les rouages de l'industrie. Mise en réserve dans les esprits et les corps d'individus innombrables, cette force latente est libérée, puis transmise par une ligne de symboles soigneusement disposée de manière à éviter le rationnel et à obscurcir le vrai problème.

 

 

        Aldous Huxley – Retour au Meilleur des Mondes – Plon – 1959 -