M COMME MANQUE 18 ( ENTRE SES MAINS - MARTHE BLAU et PASSION SIMPLE - ANNIE ERNAUX )...

 

«  Qu’il l’ait « mérité » ou non n’a évidemment  aucun sens. Et que tout cela commence à m’être aussi étranger que s’il s’agissait d’une autre femme ne change rien à ceci : grâce à lui, je me suis rapprochée de la limite qui me sépare de l’autre, au point d’imaginer parfois la franchir.

J’ai mesuré le temps autrement, de tout mon corps.

J’ai découvert de quoi on peut être capable, autant dire de tout. Désirs sublimes ou mortels, absence de dignité, croyances et conduites que je trouvais insensées chez les autres tant que je n’y avais pas moi-même recours. A son insu, il m’a reliée davantage au monde . »

 

              Annie Ernaux –Passion simple –Gallimard – 1991

 

Lorsque j’ai voulu, il y a quelque temps semer des cailloux, tel un Petit Poucet, pour des conseils de lecture, j’ai volontairement omis de mentionner « Entre ses mains » de Marthe Blau, pourtant relativement récent, puisque paru en 2003.

J’avais plusieurs raisons : c’est un premier livre, il n’est pas très bien écrit et j’y ai trouvé de page en page un peu trop de références à des marques de lingerie, des lieux connus… Bref, un petit côté « air du temps » qui ne m’a pas enchantée.

 

Et puis, s’il s’agit bien d’un roman, c’est à dire d’une histoire, respectant toutes les règles du genre, si ce roman est bien situé dans la sphère du SM, en fait l’histoire contée est universelle. C’est  le récit de la fascination absolue, totale et univoque d’une femme pour un homme. D’une passion échappant à toute norme, à toute règle.

 

Pour être plus claire, je dirai que le livre le plus proche d’ « Entre ses mains » est pour moi le « Passion simple » de Annie Ernaux ( qui ne concerne en rien le BDSM ) et dont je vous rappelle les premières lignes :

 

« A partir du mois de septembre l’année dernière, je n’ai plus fait rien d’autre qu’attendre un homme : qu’il me téléphone et qu’il vienne chez moi. »

                                    Annie Ernaux – Passion simple – Gallimard- 1991-

 

Il en va de même pour Elodie, l’héroïne de Marthe Blau, si ce n’est que pour elle, l’homme dont elle attend les très rares « convocations » par téléphone est un  "dominateur" …Odieux, réellement odieux… Fonctionnant par la frustration, la destruction morale de l’autre , le conditionnement permanent. La phrase leitmotiv du livre est d’ailleurs « Personne ne te traitera jamais comme je te traite ( trairerai, t’ai traitée…) ».

C’est à dire fort mal.

Pour le reste et comme d’habitude, on assiste aux éternelles variantes de scènes SM : pinces et cravache, à l’ouest rien de nouveau…

En revanche la fin m’a beaucoup plu, parce que, chose notable, même démolie psychiquement, même en lambeaux, l’héroïne trouve la force de quitter ce très triste sire.

 

Je ne pensais donc jamais parler ici de ce livre car ce n’était pas selon moi une bonne porte d’accès sur le monde du BDSM pour des néophytes.

 

Or, il y a quelques jours, je ne sais plus trop où, je suis tombée par hasard sur une « critique » de « Entre ses mains » faite par un dominateur, que le livre avait prodigieusement ennuyé à cause de ses poncifs ( et là, je le comprends).

Cependant, il tirait du  personnage du dominateur une conclusion qui m’a laissé pantoise en se posant les deux questions suivantes ( je cite à peu près) : « Ce qui est frappant, c’est le portrait du dominateur qui est un infâme goujat. Mais sinon pourquoi serait -il dominateur et pourquoi irait-elle à ses rendez-vous ? »

 

Alors, je voulais en fait répondre surtout à ces deux questions et à la seconde tout d’abord :

Elle y va par passion, à ses rendez-vous, tout  simplement. C’est à dire que sa relation avec cet homme échappe à son quotidien, physique et mental et comme toute passion, confine à l’obsession, à une forme de folie douce….

Je cite à nouveau Annie Ernaux :

 

« Quelquefois, je me disais qu’il passait peut-être toute une journée sans penser une seconde à moi. Je le voyais se lever, prendre son café, parler, rire, comme si je n’existais pas. Ce décalage avec ma propre obsession me remplissait d’étonnement. »

                       Annie Ernaux- Passion Simple – Gallimard – 1991

 

Reste la première question que posait ce lecteur : « Sinon, pourquoi serait-il dominateur ? », à mon sens la plus importante car elle semble présupposer qu’être dominateur, c’est fatalement être un infâme goujat qui conditionne, frustre, démolit…Un prédateur, quoi...

Ce qui heureusement n’est pas toujours le cas… Ainsi, dominateur ne signifie pas "infâme goujat pervers" mais "Guide" ou "Révélateur" pour moi et aussi pour bien d’autres, des dominateurs notamment. Voilà qui rassure un peu.

 

Malheureusement, on voit bien ici, une fois de plus, à travers la lecture faite par ce dominateur qui écrivait au sujet d' "Entre ses mains" qu’ il y a autant de définitions des termes du BDSM qu’il y a de pratiquants. Il faut donc à nouveau rappeler combien il est important de ne pas perdre la tête lorsque l’on rencontre quelqu’un, d’agir avec prudence en faisant connaissance et de toujours préciser ce que, soi-même, l’on place derrière les mots.

Histoire de ne pas se retrouver avec un homme comme celui du roman de Marthe Blau puisque visiblement donc, ils existent dans la réalité. Convaincus de leur bon droit et de l’absolution de toutes leurs indignités de part leur seul titre de « maître ».

 

J’en ai hélas, moi-même, croisés qui étaient ainsi..

En guise de conclusion : livre à lire sans surtout le prendre comme le miroir absolu d’une relation D/s mais plutôt comme un témoignage sur les effets de la passion.

En général.

Sous cet angle là, alors, ce roman devient intéressant…On aura compris que je conseille tout autant la lecture du livre d’Annie Ernaux et, pourquoi pas, les deux en parallèle…

 

Quelques lignes de Marthe Blau enfin :

 

 

« La discussion me fait un peu mal ; je prends conscience que je me donne, avec toute ma sincérité, toute mon intégrité, à un homme qui ne me donne rien, avec lequel il n’existe pas d’échange , dont je n’obtiendrai jamais la moindre reconnaissance… Même si secrètement, j’espère au fond de moi qu’ IL finisse par s’attacher au plaisir de ma dévotion… par aimer en moi le mal qu’IL me fait…

 

Les larmes me montent aux yeux lorsque je L’entends expliquer que je ne suis pas sa maîtresse et qu’il n’est pas mon amant, que notre relation n’est pas une liaison, que tout cela n’est qu’un jeu, un simple jeu éphémère qui s’envolera comme le soleil s’estompe sous un nuage, et dont la seule règle est de lui* donner du plaisir… »

 

                 Marthe Blau – Entre ses mains – Jean-Claude Lattès – 2003 -

 

* : C'est moi qui souligne...