M COMME MANIE ( LE MASCARET - NOUVELLE )...

 

" Le mascaret " est une brève nouvelle de pure fiction. Je ne suis pas ce " Je " qui s’exprime ici à la première personne, et M. n’est pas la personne que ce " Je " tutoie.

Il n’y a d’ailleurs pas de personne mais des personnages et à ce titre, toute ressemblance avec des personnes réelles, vivantes ou décédées, serait totalement fortuite.

Comme la plupart de mes textes " imaginaires ", celui-ci trouve sa source dans une image, plus exactement une photo publiée le 8 mars dans le blog de FALO et intitulée " Funambule ", je la produis ici avec son autorisation et mes remerciements émus… Je n’en ai pas gardé le titre mais quelque part, j’aurais pu tout aussi bien le faire…

 

LE MASCARET ( NOUVELLE).

" Une vie humaine n’a pas d’autre sens que de rencontrer l’enfant que l’on a été et de lui donner raison "

Jean-François Deniau

 

Le gamin pédale avec la dernière des énergies. C’est un blondinet aux mollets bien ronds, bien musclés. Quel âge peut-il bien avoir ? Douze, treize ans…

Quatre heures tintent au clocher tout proche. Tout autour de lui des vignobles. L’odeur entêtante qu’ils dégagent… La vendange est pour dans quelques jours. On a laissé les grappes aller au bout de leur trajet terrien, se recouvrir de ce que l’on appelle " la pourriture noble " , cet étrange mûrissement qui donne son prix d’or au vin d’ici et qui est le fruit d’un microscopique champignon, le Botrytis Cinerea .

Le gamin sait bien tout cela : il est le fils d’un maître de chai, il est le fils d’un père toujours occupé, indifférent à tout et à tous à longueur d’année, sinon au fruit de ces grappes qui enivrent toute la campagne. Les femmes de la maison n’existent pas, ombres silencieuses qui hantent les cuisines entre quelques pater et quelques ave, toujours occupées dans l’église ou au cimetière, à cultiver la mémoire et à oublier les vivants…

Le pays de Mauriac … Les Pharisiens ne sont jamais bien loin ici…

Des corbeaux coassent, énormes et gras, ils volent au ras des vignes. Le raisin couleur d’or et leur robe noire lustrée, cérémonie lugubre…

Le gamin pédale, il n’a pas de copain avec qui partager cette randonnée quotidienne. Son goûter, il n’y a eu personne pour le lui préparer et pour rien au monde, il ne s’arrêterait pour cueillir quelques uns de ces grains… C’est tout ce qui l’écoeure.

Qui est-il, à part un de ces pauvres gosses auxquels on ne sait pas donner un peu de l’attention qu’on leur devrait, à qui l’on ne passe rien, dont on veut ignorer tout, même les angoisses et les fantômes qui hantent leurs nuits ?

Il entend le bruit familier du fleuve qui coule là-bas, juste au-delà des arbres. S’il bruit aussi fort, c’est que nous sommes à deux pas de l’estuaire et précisément en cet endroit où le flux et le reflux se rejoignent formant cette onde déferlante et bruyante qu’on appelle le mascaret.

Tout le monde ici connaît cela…. Tout le monde aime aller contempler le mascaret.

Il suffirait au gamin d’aller jusqu’au pont. Qu’est-ce donc qui l’arrête chaque jour à quelques dizaines de mètres et lui fait rebrousser chemin en hâte, se perdre à nouveau dans les vignobles en pédalant à toute allure.

Le pont, le pont.

Le pont infranchissable.

 

 

" Vanité des vanités, dit l’Ecclésiaste, vanité des vanités, tout est vanité…..Moi, l’Ecclésiaste, j’ai été Roi d’Israël à Jérusalem …. "

L’homme qui se réveille en nage est stupéfait… Le pont , l’Ecclésiaste… Cela ne sera-t-il donc jamais fini ?????

 

Tu n’es qu’une annonce entre des centaines d’annonces… Comment y ai-je du premier coup reconnu ta voix ? Elle n’est pourtant plus tout à fait la même… A peine changée, c’est vrai et c’est pour cela que je ne me suis point méprise…

Alors, nous y voilà, tu auras fini quelque part par me donner raison… Tu ne pouvais pas pendant des lustres te masquer derrière ton rôle de façade, il te fallait comme à nous tous être ou du moins essayer de redevenir ce que tu étais… Homme de mots, homme de maux…

Longtemps, j’ai espéré croiser à nouveau ta route et te retrouver authentique. C’était à cette aulne que je mesurais pour moi le prix de l’oubli…

Il est venu, l’oubli, mais autrement, le temps fait si bien les choses. Je ne te parle pas de pardon, en te parlant d’oubli, tu sais, je te parle d’indifférence…

Et c’est pour cela que je suis étonnée de te trouver là, dans ces annonces que je viens parfois lire pour voir comment pensent et vivent les gens de chez nous…

Oui, tu étais certes le dernier dont j’aurais pensé qu’il en viendrait à passer par ce " moyen de recrutement " et surtout ici, en ce lieu où passent bien plus les pires que les meilleurs des nôtres…

Tu as changé…

Ou peut-être as-tu toujours été ainsi et alors c’est moi qui m’étais aveuglée alors au point de te trouver une certaine classe. Ou bien tout simplement est-ce moi qui ai évolué et qui suis à même de comprendre aujourd’hui combien il n’y avait pas grand chose sous ton vernis…

Voici que tu " recherches ", donc… Je suis étonnée de lire en quels termes….

Tu veux sans doute retrouver les accents de jadis et mettre dans ces quelques lignes l’essence de ton charisme…

Je le trouve fané ou bien peut-être n’a-t-il jamais fleuri…

J’avais cru, j’avais cru, autrefois au temps où je ne connaissais rien…. J’avais, tu sais, alors, vraiment aimé tes mots, même s’ils me faisaient réagir de manière épidermique souvent, même s’ils étaient un langage aux antipodes du mien…

Qu’importe, je connaissais, moi, et la tolérance et le respect….

Je te lis te définir comme " sadique "… Allons ! C’est un mot qui n’a pas de sens en ce qui te concerne et tu le sais…

Je suis désolée de te voir faire ainsi dans la surenchère verbale, comme tous les autres, pour attirer l’attention, être sûr d’être lu, d’obtenir des réponses…

C’est là que tu me déçois le plus… Je me vois te regarder puisqu’on regarde ceux qu’on lit… Et je vois mon regard sur toi n’être plus qu’un froid coup d’œil.

J’espérais au moins que tu avais lu Sade, j’espérais au moins que tu n’utiliserais pas par respect pour lui un tel adjectif galvaudé : le sadisme n’existe pas chez nous qui parlons de SM, une relation de miroir donc, une relation consensuelle, et cela tu ne l’ignores pas, toi qui réclame aujourd’hui une troisième victime complice, une nouvelle esclave masochiste pour enrichir ton harem….

Je note au passage que ton appétit est donc sans limites, je pensais que tu savais aussi que ce genre d’histoires avait pour limite l’amour… L’amour de deux, soit, mais de trois ou plus, vas-tu un jour t’apercevoir que cela n’est tout simplement pas possible ? Que ne te contentes-tu pas de tes deux " doubles d’ombre " et de vos multiples rencontres occasionnelles…On n’a pas, tu sembles l’ignorer, à donner " pour de vrai " indéfiniment et on finit par léser les tiers à qui l’on fait miroiter des promesses.

Revenons-en au mot " sadique "… Il ne peut te concerner puisque tu te situes dans une relation réciproque et voilà que je suis, pour que tu me comprennes bien, obligée de te citer Deleuze :

" Sadisme et masochisme sont deux univers orphelins, dont l'interaction est nulle: un sadique serait affolé par un vrai masochiste, et vice versa. "

Tu n’es donc pas plus sadique que n’importe lequel de nos " vrais " pratiquants et tu n’as pas besoin de cet adjectif pour te faire valoir… De plus, trop de faits divers actuels dont on parle dans les journaux mettent en scène de vrais actes de sadisme, avec des victimes non-consentantes, pour que tu viennes, toi, en choisissant si mal tes mots, jeter un peu plus de confusion dans les esprits de ceux qui ne connaissent rien à notre univers.

Un sadique, un vrai, est un maniaque, un maniaque dangereux. Tu n’es pas un maniaque, et sur le support où tu es venu placer ta petite annonce, tu aurais mieux fait de choisir le mot " hard ". Même si tu voulais à tout prix te distinguer des autres par un terme qui fasse plus piquant ou, qui sait, plus noble, c’est pourtant celui-ci,  hard , et non celui de sadique qui convenait de fait à ta démarche….

Ta démarche…

Oui, je retrouve dans ton " profil " tous tes mots d’antan mais quel sens ont-ils quand ils ne s’adressent plus à une élue, quand ils sont répétés à la distance d’années pour accroître un " cheptel " ?

Ce que tu disais, ce que tu donnes ici à lire en écho flétri, ce sont les beaux mots de la confiance, de la découverte et de l’offrande totale et mutuelle, ce sont ces mots qui me faisaient penser jadis que tu étais vraiment un " Maître ".

Mais que penser aujourd’hui d’un maître qui , bien nanti, plus que nanti, repropose la même recette éculée au tirage hasardeux d’un Loto qui n’a rien de fameux ?

Non, tu n’es pas un maniaque. Tout au plus, tu as la " manie " de vouloir appâter sans fin…

Mais la fin est toujours inéluctable, surtout avec toi, surtout avec vous trois…

Et du coup, te lire, qui fut un vrai plaisir autrefois, se teinte pour moi ce soir de la dernière des désillusions…

Tous ces mots, les mots de ta gloire n’étaient donc que de pauvres mots, de ceux qu’on écrit une fois pour toutes avec un soin quasi scolaire et qu’on ressort en toutes occasions dès qu’il s’agit de vouloir " paraître ".

Paraître et non être , une fois de plus.

A part un de ces mâles insatiables, comme beaucoup, oui, comme la plupart de nos " chasseurs " , jamais repus d’images de femelles et d’esclaves, de rêves de harem, de rêves de puissance, au fond qui étais-tu ?

Au fond qui es-tu ?

 

Je suis sur le pont, je regarde rouler le mascaret. Je l’écoute. Son chant est celui de la vie même : partir, revenir, repartir encore pour mieux revenir. Beaucoup de désordre en apparence pour n’être en fin de compte qu’une forme de l’immuable…

On est fin septembre… Il fait si bon. J’adore l’odeur qui me vient de partout et les abeilles ivres en goguette. J’aime ce vent léger dans les arbres.

Nous avons eu un bel été, si beau qu’il a paru sans fin. Si chaud. La vendange sera bonne. Le suc qui naîtra de ces grappes sera une grande année. Tous ne parlent que de cela par ici. L’or de la vigne. Le vin, trésor venu des temps bibliques…Trésor si cher payé pour certains. Je songe à l’expression " de la coupe aux lèvres " et à cette autre " boire le calice jusqu’à la lie "… Jamais à l’autre, plus païenne " Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse " qui n’est jamais vraie.

Le gamin à vélo s’est perdu au détour d’un chemin qui serpentait entre deux rangées de ceps. Mes yeux ne le discernent plus déjà.

Il reviendra demain, comme chaque jour. Il ne franchira pas plus le pont que les autres fois.

Parfois, lorsque je pense à lui, je me demande ce qu’il deviendra plus tard, ce qu’on peut devenir lorsque son enfance bute sur un pont de trop….