L COMME " LIS TES RATES, RATURE ..."

 

La Laisse

 

Deuxième partie : Le sautoir.

 

Il vint. Il vint un jour. Tout vient toujours un jour. Rien n’est vain. Tout est vin.

A condition de savoir saisir l’ivresse. A condition de savoir sortir du livresque. De déclasser l’exergue en lieu et place. Comme un exercice de style. Comme un autre style d’exercice.  Ne pas se laisser perdre dans les eaux profondes qui noient l’envie, qui broient la vie.

 

Et pourtant. Elle n’avait jamais su se vendre au jeu. Elle n’avait jamais su se prendre au « Je ». Elle était atypique. De ce type qui pique. Et dont on n’a pas le courage de se charger.

Peut-être trop forte, de ces forces faites de toutes les faiblesses accumulées depuis si longtemps mais qui demeurent invisibles à l’œil nu, illisibles pour un œil  qui n’a d’autre but que de mettre à nu. Nu grossier. Nu grasseyant. Nu dont on profite allègrement. Avant de laisser les choses virer à l’aigre. Et de s’en décharger. Débarrasser. Après tout, pourquoi était-elle passée par là ? Celle-la qui ne respectait aucune règle, celle-la qui prônait le dérèglement, là où trônaient ceux qui s’en voulaient les garants. Gare à ceux par qui le scandale arrive. On les mande à l’amende sur l’autre rive.

 

Et ce fut lui qui arriva. Qui sut non la river, non la brider mais bien au contraire la regarder. Et la garder.

 

Ce n’est pas un Maître qu’elle cherchait. A peine, à peine avait-elle un désir de se soumettre pour s’abandonner. Pour donner. Pour vivre l’instant intense. Un autre, double d’elle-même.

Qui peut-être l’aime. Telle qu’elle était.

 

Ce fut avant l’été. Elle était alors semblable à l’image physique qu’elle avait toujours renvoyée dans les miroirs. Brune, longue, avec des robes de mousseline sombre qui lui cachaient les pieds.

Elle portait des sautoirs, de ces très longs colliers de jais noir, fabriqués dans les années trente qu’elle achetait au hasard des brocantes. Elle poétisait sa vie. Elle était gaie. Il écrivait des vers, il savait faire rire.

Cependant, c’est là-bas qu’ils se connurent. Dans le lieu des vitres, le labyrinthe de fête foraine dont il faut traverser tous les couloirs de verre avant de trouver la sortie. Une sortie.

Au risque d’y perdre le sens et les sens, le goût du vrai, le toucher de l’aimé, l’essence de l’essentiel, se perdre dans le virtuel….

 

Soumise. Il sut la lire telle mettant au défi les apparences. Il sut la lire soumise parce que rebelle. Ce qui leur avait échappé à tous et qui était pourtant une évidence d’authenticité lui apparut à lui. Il lui donna sa vraie place dans la cité. Loin des chiennes, loin des fracassantes « vedettes », vides comme des outres dégonflées, qui faisaient en ces temps là bas, leur effet. Il sut la dessiner en paroles et en vrai, tendre vers elle une main chaleureuse, amicale  et non un fouet d’emblée. De lui, au travers de ses mots, elle pensait qu’il avait, malgré un profil de dompteur, des trésors de tendresse. Et que sa domination pouvait être caresse.

Il caressait de la ligne écrite sur le clavier, il caressait de la voix le soir au téléphone…

 

Elle n’eut aucun mal avec le collier. Il fabriquait tous ses « objets » lui-même. Et ce fut un collier, non de chienne, mais orné d’une médaille en forme de cœur qu’il fit à sa juste mesure. Selon les règles. Les règles SM, bien sûr, mais surtout selon leurs règles à eux qu’ils écrivaient lentement, jour après jour, au détour des échanges et des rencontres. Jamais, il n’alla contre. Ce fut elle qui vint vers. Pas à pas.

Lui et elle, elle et lui, c’est une histoire d’apprivoisement. C’est du SM mâtiné de philosophie St Exuperyenne…

Respect, partage, regards fixant le même horizon.

 

Le collier était beau. Elle le porta ainsi avec son anneau orné de sa seule médaille durant quasiment deux années.

Et partout autour d’eux, les chiennes aboyaient et léchaient. Leurs maîtres continuaient à s’en glorifier.

Elle savait que le collier qu’elle arborait n’avait pas ce sens pour lui, qu’il était seulement le symbole de cette petite alliance en or qu’il plaça à son annulaire l’année suivante.

 

L’année suivante….

C’est peu dire qu’il s’en passa cette année là ! Au point qu’elle en fut même dépassée.

Ils furent un temps en pleine forêt à écouter le hurlement aigu des loups, cherchant qui dévorer. On n’en était alors plus aux chiennes mais aux hyènes…

 

Un autre été revint, un automne à la fin….

Elle ne se sentait plus heurtée par rien de ce « monde » puisqu’il lui avait construit sa maison, leur enceinte mi-close et fleurie de roses. Même s’il n’étaient pas des anges et qu’ils aimaient, chose étrange, jouer avec les épines des rosiers. Mais ils y jouaient ensemble. De leurs jeux à eux, pas si différents de ceux des autres en définitive mais sincères, forcément sincères, et protégés. Parce que toujours désirés. Et souvent appelés par elle qui, au fil du temps, se laissait aller, dérivait à l’aise, sous son regard à lui. Son regard de nuit.

 

Que ne pouvez-vous connaître son regard ! Vous comprendriez tout. Dans ce monde de masques où tous avancent tels la Tarasque, se voulant monstrueux à qui mieux mieux parce que le maître se doit de paraître, lui a des yeux vrais, des yeux de velours sombre empreints d’une infinie bonté.

 

Et petit à petit, grâce à lui, elle se découvrit. Toutes les carapaces qu’elle avait déposées sur son être profond au cours des ans s’en furent en courant, l’une après l’autre. Il lui apprit l’obscur, le silence et leur contraire : la lumière et les cris… Il sut la laisser trouver ses mots à elle pour mettre sur les maux et lui rendit cette expression personnelle qu’on lui avait de tout temps et en tout lieu ( même dans le « milieu »), volée ….

Jamais, il ne lui demanda une parole, prononcée ou écrite mais il lui rendit sa voix, telle une Petite Sirène qui se terminerait bien et il lui offrit la page, comme il lui avait offert la plage en leurs débuts….

 

Soumise. Elle le devint vraiment. A leur manière à eux, sans chiqué, sans affectation, sans mise en scène jamais. Du vécu, du voulu, toujours du voulu.

Et c’est ainsi qu’elle secoua ses tabous qui lui venaient de tant de choses. Qu’elle supplia pour les épines de la rose… Qu’il la fit entièrement sienne. Qu’elle dissocia un jour la laisse de la chienne…

 

Elle aimait les sautoirs et elle l’aimait lui. Elle voulut que le collier devint sautoir. Ce type de collier-là ne peut s’allonger que d’une chaîne. Une chaîne de métal. Qui s’achève en une boucle de cuir souple et odorant. Qu’il fit lui-même. Avec adresse. Parce qu’il l’aime.

Une laisse.

 

Sa laisse, c’est elle même qui la tient. Ou plutôt elle la laisse pendre entre ses seins, elle a l’exacte longueur de ses grands sautoir de jadis.

Elle est fière d’être soumise. SA soumise. Elle est fière d’être ainsi parée. Et en plus, cela lui va bien, comme si son cou mince et son buste fragile n’avaient attendu que ce bijou là pour les mettre en valeur.

 

Sa laisse, comme lui en la fabriquant, c’est de l’amour qu’elle lui offre en la portant.

Tout récemment, elle a voulu que le sommeil l’emporte soumise au pays des rêves.

Elle dort maintenant près de lui avec sa laisse d’acier qui se réchauffe très vite contre son corps…

Elle bouge, rêveuse, et la laisse, comme un serpent précieux glisse gracieusement pour accompagner ses mouvements.

La laisse a presque une vie propre et malicieuse. Elle a tendance à venir se nicher dans la profondeur des nuits au creux de ses seins, entre ses jambes….

La laisse est un érotisme unique pour elle. Pour eux. Elle sait qu’il est heureux. De la voir ainsi. De la savoir à lui.

 

Tout vient. Rien n’est vain….

Tout est vin. Tout est vie.

Tout est désir, tout est envie.

Et désir d’être en vie.

Eux deux le savent bien pour avoir bu un calice jusqu’à la lie.

Calice de calife.

Calife de rien. Un pour qui tout fut vain.

Car sans la grâce rien ne tient.

Et la grâce c’est la sincérité loin des poncifs hérités….

Et la grâce, c’est l’amour pour ceux qui le donnent sans détour et le partagent de page en page…

Pages de vie, pages d’écrit…

 

 

PS : Elle n’aboie toujours pas , il n’a aucune intention de la livrer un jour à une meute.

Elle ne se lassera pas ; elle est enlacée.

Il ne la délaissera pas : elle porte LEUR laisse….