L COMME "LIS TES RATES, RATURE ..."

 

Quelques textes de moi pendant quelques soirs.

Certains sont plus intimes que d’autres.

Il serait faux à leur sujet de parler de fiction.  Il est évident que j’ai ressenti beaucoup de ce que ressent ce « Elle » , tout comme il est évident que le « Il » que vous rencontrerez a beaucoup de points communs avec M. … Cependant, il y a aussi ici un travail d’écriture (ratés-ratures) qui fait que tout n’est pas le miroir de la réalité.

Quant aux ombres qui passent dans quelques paragraphes de ce tout premier texte (La Laisse), je déconseille à quiconque d’essayer d’y chercher des clés, des noms…Chacun des personnages qui traversent une ou deux lignes de ce texte, je les ai connus sous plusieurs apparences, et en des lieux variés. Loin d’être tel X ou tel Y , ils (ou elles) sont, hélas, les modèles déposés d’un certain prêt-à -penser, prêt-à-écrire, prêt-à-vivre BDSM…

 

La Laisse.

 

Première partie : Chienneries…

 

 

La laisse avait toujours été pour elle l’objet inconcevable. Le summum de l’obscène.

Et cela remontait loin. Très loin, bien avant l’épopée BDSM.

 

Non qu’elle eut quelque chose contre les chiens, bien que n’en ayant jamais possédés.

Trop baudelairienne. Trop proche des chats languissants, qui, du gouttière au chartreux viennent se rouler sur la page et la plume, d’un air indolent et insolent, empêchant l’écriture, toujours prêts à se proclamer rois. Monarques et tyrans indépendants. Qui ne connaît pas la roublardise féline, quémandant l’affection pour mieux la repousser d’une griffe qui ne fait même pas semblant d’être timide ? Et fuir, d’un bond gracieux, la laissant désertée par l’idée qu’elle aurait voulue transcrire et qui lui a totalement échappé, le temps de ce petit manège.

Les chats… Combien de poèmes jamais écrits, de textes finis en boule de papier froissé dans la corbeille.

 

Mais les chiens, non. Trop de présence accaparante. Le chien à vos pieds, avec son bon regard humide qui vous protège, qui vous aime et vous englue dans son amour. Le chien à sortir matin et soir, odieux rituels de promenades sans fin….

 

La chienne, la femme.

Là non plus, elle ne les avaient pas attendus pour fuir cette image. Le souvenir de cette fin d’adolescence sur les bancs de la faculté, quand sur les lèvres masculines « chienne » signifiait déjà la femelle indigne de respect, celle qui porte son cul en bandoulière et qui peut être le réceptacle  de tous, puisqu’il se dit qu’elle est de celles qui  ne disent pas non, jamais non.

 

Plus tard, quand elle fut chez eux, le sentiment devint encore pire puisque la chienne était dans les « variétés » de soumises mises à l’encan ou se mettant elles-mêmes à portée, une tendance parmi les tendances. Et, vu les amateurs, il fallait beaucoup de courage pour persévérer, pour tolérer même de lire certains mots sur des fiches signalétiques…. Mais bon, le ghetto est déjà si petit… Juste des cousins, des nièces dont on ne serait pas fier.

 

Alors, la laisse….

 

Elle repense à celui-ci, qui venait chaque soir cliquer tous les profils féminins, les accostant invariablement de la même phrase obsessive : « Alors, chienne, raffinée et soumise ? »On  avait beau l’injurier ou ne pas lui répondre, dès la connexion suivante, il revenait poser sa question, il restait là, en ligne, tapi durant des heures à poster cet unique message qui ne variait pas même d’une virgule, à toutes les femmes, les nouvelles comme celles qu’il ne cessait d’importuner et on l’imaginait, jouissant compulsivement à taper cette file de lettres sur son clavier…

 

Il y en avait eu deux autres aussi qui parlaient de la chienne tant recherchée dans leurs profils…

Il n’ y avait pas l’ombre en eux d’un second degré : ils étaient là pour ça . Elle se demanda longtemps pour avoir quelquefois discuté avec eux si cette chasse à la chienne ne s’expliquait pas par une curieuse coïncidence commune à tous les deux : ils n’avaient pas d’enfant et le regrettaient. Cette chienne avidement poursuivie n’était elle pas la forme du repentir de n’avoir pas été capable de mettre une femelle grosse ou une vengeance inconsciente contre celle dont les organes défaillants ne lui avait jamais permis de mettre bas avec la facilité des chiennes errantes ?

 

Et puis tant d’autres, pas plus BDSM que les rustres de la fac mais qui venaient là, pour trouver une chienne, c’est à dire une disponibilité béante.

 

Elle songe aussi au Grand Autre qui, une fois qu’il eut la certitude d’avoir « piédestallisé » sa propre femelle en icône de Louve Majuscule, se mit tout à coup sous le biais de la fiction à livrer tout un flot de « chienneries » écrites, sans doute trop longtemps retenues…

 

Quant aux femmes, elles n’étaient pas exemptes de leur participation au bon déroulement du jeu, se nommant elles-mêmes par des pseudonymes tels que « Dogslave », « Doucechienne », « Chienne de son Maître » etc…

 

Plus elles avaient des responsabilités dans leur quotidien, plus elles venaient là pour aboyer, donner la patte, tirant la langue dans des écrits douteux, qui sentaient à plein nez le désir d’une humiliation sous forme d’exutoire, une de ces choses qui font si peur parce qu’elles nient et noient le désir, le désir vivant , le désir en marche sous des flots d’humidité masturbatoire dégoulinants de ce qui est leur contrepoint absolu : la morale.

 

Le désir de punition, d’humiliation renvoie toujours à la notion de péché, de culpabilité, de note à payer…. Et cela l’écoeurait, elle qui était venue là, pour échapper précisément à tout ce poids de morale, pour transgresser et qui découvrait que la transgression des chiennes et des chasseurs ouvrait toute grande la porte des confessionnaux à l’antique, puants de la doucereuse odeur de l’encens des églises, de l’aigrelette sueur provenant des chemises des prêtres, raidies à l’amidon…

 

«  Vous me réciterez un « Pater » et trois « Ave », ma fille » n’avaient fait que se changer

en « Chienne, tu lècheras mes pieds et tu donneras ton fondement à qui je le jugerai bon… »

Toujours la même expiation.

Une horreur d’annulation, de nullification.

Pas de liberté dans l’espace libertaire.

Un conformisme, une auto-dévalorisation à donner des hauts le cœur et qui ne garantissaient le plaisir que de ces hères qui venaient là, eux-mêmes si anéantis par la vie, briguer ce titre de « maître-chienne » pour avoir, à travers l’écran ou dans des chambres d’hôtel payées à l’après-midi par Mastercard , la sensation de dominer…

Dominer quoi ? Une femme malade de solitude ? Une business woman en plein pétage de plombs ? Pour qui s’entendre nommer « chienne » allait apaiser par la cuisante insulte, pendant quelques  instants, l’insondable espace de son vide intérieur…

Et ils disaient, et ils écrivaient qu’ils dominaient.

Qu’ils dominaient quoi ?

Dominer tout sauf dominer vraiment, c’est à dire être enfin « maître » de soi…

Eux disaient, eux écrivaient qu’ils dominaient des chiennes.

Et les circonstances et le hasard faisait que virtuellement et dans des soirées quelquefois, elle se trouvait au milieu d’eux…

 

Et puis, ces chiennes, ils les fuyaient, une fois qu’ils les avaient fouillées, flouées, qu’ils s’étaient défoulés sans trop se fouler, qu’elles avaient enfoui leur truffe dans le fouillis organisé de membres flous… A peine passée la laisse à leur cou que, sans même avoir été jamais enlacées, voici qu’elles étaient déjà délaissées… Ils s’enfuyaient eux les futés, et comme ces chiennes n’avaient jamais pensé qu’à se fuir elles-mêmes, elles flairaient leurs plaies, fleurant le foutre fichu des faux semblants, et s’en enivraient, folles de l’ivraie, de s’être livrées, encore une fois, jusqu’à la prochaine chaîne.

 

Alors la laisse non…

La laisse : le comble de l’obscène, prêt-à-porter de dressage pour les unes, prêt-à-vomir de ne pas se sentir à sa place pour elle…

 

 

(A suivre…)