BDSM Roman "Sévère" de Régis Jauffret, Editions du Seuil, mars 2010.

Scan de couverture de « Sévère » - Roman de Régis Jauffret -  Editions du Seuil - mars 2010.

 
 
 
Dix livres à caractère plus ou moins BDSM pour votre été, avais-je dit (et en recomptant, il y en a onze en fait !).
Je n’en suis qu’au cinquième d’entre eux ce soir. Et avec cette chaleur et ces orages, je cale un peu…
Il va me falloir songer à élaguer ou tout au moins à m’accorder quelquefois des pauses entre certains de ces titres.
Bof…On verra bien !
 
 
 
En 2005, l’ « Affaire Stern » (l’assassinat du banquier Edouard Stern par sa maîtresse) et ses circonstances (un jeu SM puisque le banquier était ligoté et revêtu d’une combinaison de latex) ne m’ont absolument pas intéressée, pas plus que les turpitudes de Max Mosley quelque temps après.
Ce que la presse fait du BDSM People et/ou « Bling-Bling » - quand bien même le fait divers serait tragique et il l’était en ce cas - me laisse toujours dubitative et je préfère ignorer.
Un peu plus tard, pour m’être retrouvée à voir  par hasard « Boarding gate », un film nullissime d’Olivier Assayas qui ne pouvait de toute évidence que se réclamer inspiré de cette funeste histoire, je m’étais dit à nouveau que j’avais bien fait de me tenir loin de tous ces échos.
 
J’ai donc presque autant ignoré l’an passé le procès de Cécile Brossard (mais les radios et les journaux m’en ont cependant imbibée involontairement par bribes) lorsqu’elle a comparu pour le meurtre de son amant.
Et sur la grande question « crime passionnel ou crapuleux dont le mobile aurait été un million de dollars donné puis retiré à la jeune femme », je n’avais - au feeling - que ce que l’on nomme une intime conviction, l’une de ces convictions que, justement, l’on ne base sur rien ou sur un a priori qui tient à l’idiosyncrasie la plus personnelle, loin de tout raisonnement objectif.
 
Par ailleurs, à part une lecture l’an passé de « Lacrimosa » (lecture qui ne m’avait pas marquée, il faut le dire), je ne suis pas une fidèle de Régis Jauffret.
Que ce soit lui qui ait « couvert » le procès de l’affaire Stern pour Le Nouvel Observateur m’a donc complètement échappé.
En bref, je n’aurais jamais dû lire « Sévère ».
Rien ne m’y portait.
 
Cet hiver, alors que j’étais dans les choux et que je cherchais à mettre la patte sur une introuvable biographie de Jean Seberg, mon libraire - ce jeune homme délicieux - m’a soudain tendu « Sévère » en me disant « Prenez le dernier Jauffret, c’est l’Affaire Stern et il en a fait un roman mais alors, un de ces romans ! Vous verrez …».
 
Mon réflexe de survie, puisque j’avais déjà les bras nantis de quelques volumes et n’allais point quitter son officine sans rien acheter, aurait été de lui dire « Merci, mais on m’a justement promis de me le prêter.. ».
Seulement, cet hiver, j’étais vraiment dans les choux et de réflexe de survie, nenni…
Je suis repartie avec un bouquin de plus et 17 euros de moins.
 
Durant les mois où Marden et moi avons été séparés, j’ai lu tout un tas de livres qui ont glissé sur moi dans l’indifférence la plus totale, ne me laissant aucun souvenir.
Je n’ose même pas dresser ici la liste de tous ceux avec lesquels j’ai été aussi injuste : on me lyncherait.
Dans ce désastre mental de la dépression, n’ont surnagé que deux titres : un extraordinaire roman-document, « Missak » de Didier Daenincks (que je conseille à tous ceux qui ont de près ou de loin une affection pour le protagoniste de « L’Affiche Rouge ») et ce fameux « Sévère » de Régis Jauffret.
 
Toute sa magie consiste dans ce qu’en avait dit le libraire.
C’est un roman. Un vrai roman.
Une fiction.
Et faire une fiction dans ces conditions avec « rien que du vrai », c’est une prouesse.
Magique.
 
Il n’est pas dit que je marcherais une seconde fois dans la « combine » de Jauffret.
Apprenant tout récemment qu’il s’apprête à publier une autre fiction, cette fois-ci autour de « l’affaire Fritzl », je me suis promis de l’éviter.
Il est des charmes, des magies qu’il ne faut pas éventer.
 
Si je parle sciemment de « combine », c’est que ce qui permet d’entrer avec bonheur dans ce roman, ce sont les deux pages de préambule, écrites avec un surprenant panache et qui sont - toutes proportions gardées et en antithèse - une aussi brillante ode au roman que peut l’être la phrase faussement prêtée à Flaubert, « Madame Bovary, c’est moi. », avec toutes les répercussions qu’elle engage quant à son interprétation :
 
« […] Dans ce livre, je m’enfonce dans un crime. Je le visite, je le photographie, je le filme, je l’enregistre, je le mixe, je le falsifie. Je suis romancier. Je mens comme un meurtrier. Je ne respecte ni vivants, ni morts, ni leur réputation, ni leur morale. Surtout pas la morale. Ecrite par de petits bourgeois conformistes qui rêvent de médailles et de châteaux, la littérature est voyou. Elle avance, elle détruit. […] Personne n’est jamais mort dans un roman, car personne n’existe dedans. […] ».
(Préambule à « Sévère », roman de Régis Jauffret - Editions du Seuil - mars 2010.).
 
Or, en relisant « Sévère » avant-hier pour en faire une note ici et en faisant quelques recherches, j’ai appris que  la publication de ce roman avait une « histoire » : d’abord prévu pour Gallimard, l’éditeur habituel de Jauffret qui s’effraya à l’idée d’un éventuel procès et demanda des coupes, le livre fut finalement accepté au Seuil.
 
De là à penser que la flamboyante préface fut écrite « après coup » et en guise d’« airbag », il n’y a qu’un pas.
Un pas quelque peu décevant s’il devait un jour s’avérer mais il y aurait alors tout de même le roman. Le reste.
 
Le reste, ce sont cent cinquante pages rédigées à la première personne, la voix de la meurtrière qui raconte son crime, sa fuite, son jugement au présent tout en revisitant ce qui l’y a conduite par flash-back(s) au passé, retours en arrière doublés de ceux vers un passé plus antérieur encore, son enfance et sa jeunesse.
Avec des mensonges sans doute. Tout criminel ne ment-il pas dans ses aveux ?
Et celle « qui a tué ce qu’elle aimait » n’est-elle pas tentée de le faire encore plus ?
Et le roman en soi, est-ce qu’il ne ment pas ? Ou bien, ment-il moins que la vérité « publique » ?
Tous les enjeux de « Sévère » sont là, dans la liberté de l'écrivain qui en vient peut-être à se rapprocher le plus de la réalité par l'intuition tout en « inventant ».
 
Que dire encore ? Tout le monde en sait un peu  sur l’affaire Stern et si les personnages ne sont jamais nommés ici, il faut bien dire que rien ne manque à l’appel.
Et pourtant…
 
Toute la transfiguration s’opère par l’écriture de Jauffret, épurée, presque « clinique » quelquefois.
Rien de facile, rien de graveleux dans ces pages.
Pas un mot de trop.
Pas de rajout de « salé » à des faits assez sordides par eux-mêmes, pas plus que de texte à clés avec de lourdes allusions pour laisser transparaître le nom des amis politiques de « ce » banquier de roman ou les bénéficiaires de ses opérations  plus ou moins frauduleuses.
C’est d’un sobre à laisser pantois et ça crie tout de même de partout, au travers de chaque ligne.
 
Ses points, ses virgules ont beau adhérer à des faits connus aussi près du corps que le ferait une combinaison de latex, c’est l’affaire Stern et ce n’est pas l’affaire Stern.
On ne sait plus vraiment.
La fiction est à l’œuvre et nous donne à la fois une histoire d’amour, le récit d’un crime et le portrait au vitriol de deux personnages pour lesquels l’auteur - même s’il fait dire « Je » à la femme - ne nous pousse pas à éprouver plus d’empathie pour l’un que pour l’autre.
 
En fin de compte, on se retrouve avec deux bourreaux et deux victimes, deux manipulateurs à égalité dans une parfaite confusion des rôles.
Tels qu' ils l’étaient dans leurs rapports sadomasochistes où le pouvoir de  l’argent faisait du soumis le dominant.
 
Fifty-fifty.
Comme dans la vérité de la vie, celle qui n’atteint jamais les tribunaux.
Et si le roman, lui, permettait de le faire de temps à autre ?
 
C’est pour cette question et la réponse positive que Jauffret nous permet de lui donner que « Sévère » n'est pas un simple livre, un roman parmi tant d’autres.
Mais un exercice de style sans concession sur ce que peut apporter parfois, « en plus », la littérature…
 
 
 
« Je crois avoir été un courageux petit soldat. J’obéissais, jusqu’à faire de la moindre de ses fantaisies un de mes désirs les plus chers. J’aurais accepté de lui servir de bouclier pour lui éviter une balle perdue. Son meurtre a été la conséquence de mon amour excessif. Je l’ai tué de l’avoir trop aimé. Je préfère ce long séjour en prison au malheur que nos destins ne se soient jamais croisés. ».
 
Régis Jauffret - « Sévère » - Roman -  Editions du Seuil - mars 2010.
 
 
 
 
 
 
PS : Pour toutes celles et tous ceux qui ont déjà lu ou qui liront « Sévère », il est quelque chose à découvrir absolument pour faire une comparaison sans appel : le fameux article sur le procès de Cécile Brossard et l’Affaire Stern commandé à Régis Jauffret par le Nouvel Observateur.
Je l’ai longuement cherché et finalement trouvé hier ici in extenso et encore en ligne.