Sur la route de Madison (The Bridges of Madison County) Clint Eastwood Meryl Streep,1995.

Sur la route de Madison - Photo © Warner Bros.

 
 
Lorsque l’on est parent, il arrive toujours l’instant où les questions de votre enfant par rapport à l’amour deviennent plus pressantes.
Je ne parle pas ici des interrogations sur la sexualité mais bel et bien de celles quant au sentiment amoureux.
 
Mon fils a pris de plein fouet notre rupture.
Ayant déjà longuement expliqué pourquoi ici, je ne m’y attarderai pas davantage.
Mais les questions (les siennes), elles, demeurent.
 
Je ne censure rien ou pratiquement rien chez moi.
 
Je ne parle pas ici de BDSM.
Là, si je laisse à portée de main les albums de photos d’Araki sans crainte, j’ai tout de même écarté pas mal de BD, simplement car je ne voulais pas que trop de représentations graphiques d’une sexualité somme toute particulière ne puissent perturber l’équilibre de la représentation érotique en général dans notre foyer.
 
Par « censure », j’entends celle que je porte ou plutôt essaie d’éviter de porter sur les œuvres cinématographiques.
C'est-à-dire que mon fils voit à peu près tous les films qu’il enregistre et pour lesquels il manifeste un désir de regard.
J’ai de la chance sans doute : il n’est pas attiré par des films comme « Saw » pour lesquels, évidemment, je n’accorderais pas de permission.
 
J’essaie seulement d’accompagner et d’expliquer. C’est ce que j’ai fait récemment quand il a voulu découvrir « Vol au-dessus d’un nid de coucou ».
 
En revanche j’ai tenté, au vu des circonstances, de mettre un veto pour « Sur la route de Madison » de Clint Eastwood, diffusé la semaine passée.
Ce film ne représente aucun danger pour qui que ce soit, même pour un enfant bien plus jeune que lui, mais en ce moment, il ne fallait surtout pas qu’il entre chez nous.
 
Je savais que nous finirions lui et moi dans les larmes parce que trop de choses nous parleraient de très près.
Je n’en prendrai qu’une en exemple.
Il y a des années et des années que j’ai fait un testament où j’indiquais que je voulais être incinérée.
Non devant notaire mais par une lettre que j’ai confiée à mon père.
Comme l’incinération n’est pas très bien vue par les membres de ma famille, celui-ci était la seule personne dont je savais que, s’il m’arrivait malheur, il aurait à cœur de faire respecter - malgré ses propres convictions - mes dernières volontés.
 
Tout récemment, j’y ai changé un détail : ayant mis dans une petite boîte quelques objets de notre histoire d’amour, j’ai rédigé deux lettres demandant à ce que ce coffret accompagne mon urne dans la petite « case » d’un cimetière du Sud de la France.
L’une de ces lettres est toujours à l’attention de mon père si je venais à décéder avant lui, l’autre est maintenant destinée à mon fils, si ma vie devait être plus longue, et j’ai fait part aux deux de l’existence de ces courriers.
 
Or, « Sur la route de Madison », très beau film que, pour ma part, j’avais déjà vu plusieurs fois, débute précisément par une polémique autour d’un testament quant à l’incinération du personnage de Francesca, incarné par Meryl Streep.
Ce n’était donc pas le long métrage en soi (une oeuvre qui joue sur la corde du mélodrame, certes, mais qui a le mérite exemplaire de présenter des protagonistes tout à fait communs et d’un âge certain) qui m’effrayait mais la période où il survenait dans nos vies.
 
Cependant, je n’ai pas su argumenter devant les critiques extrêmement positives du programme télé, l’incompréhension de mon fils sur cette base pour un film très largement recommandé, ma volonté habituelle de ne pas « interdire » et j’ai fini par céder.
 
Cela a, bien sûr, été aussi catastrophique que ce que j’attendais.
Non quant à l’incinération ou à l'échec final des héros mais pour la boîte de Kleenex et surtout quant aux questions qui en sont « sorties » sur le sentiment d’amour.
 
« Une certitude comme ça, on ne l’a qu’une fois dans sa vie. » déclare vers la fin du film Clint Eastwood, alias Robert Kincaid, le photographe du « National Geographic ».
 
D’où, pour mon fils, une lecture que « l’on a un seul amour dans sa vie » - qui est d’ailleurs bien le message que véhicule le film - et aussi une chose que je pense moi-même.
 
Que je pense avec la nuance toutefois que cet amour unique est précisément aussi parfois à sens unique même si les personnes traversent de longues années ensemble (cf. ma note qui citait Lacan et Jacques Salomé), bref que l’on est toujours tout/e seul/e avec son sentiment sous le bras, que l’amour paraisse ou non vous être rendu, qu’il finisse un jour ou se prolonge.
 
Que faire pour expliquer à mon Préado que même si « Une certitude comme ça, on ne l’a qu’une fois dans sa vie. », de cette certitude peuvent néanmoins naître bien des chagrins, des déceptions, jusqu’à aller à ne plus aimer du tout la personne qui nous avait inspiré cette « certitude » ?
Je veux dire ne plus aimer tout en conservant la « certitude » que cette personne a, en effet, concentré sur elle « l'amour d’une vie », pour parler comme Préado.  
 
Je sais ce que pense mon fils. Comme je sais qu’en voyant Meryl Streep, c’était moi qu’il voyait.
 
Mais comment parvenir à lui dire « Oui, j’ai aimé M. ainsi, avec cette certitude qui devient emblématique pour toi à travers ce film mais aujourd’hui, même si je garde intacte cette certitude,  je ne l’aime pourtant plus. » ?
 
Arriver à mettre en paroles à sa portée ce qui était en filigrane de ma note d'hier sur ce blog :
 
« A cette date, plus de deux mois ayant passé après qu'il m'a quittée, j’ai eu connaissance de bien des choses que ni toi ni moi ne savions, j’ai aussi été amenée à entendre et à comprendre d’autres choses sur M. que je ne te dirai pas maintenant, que je ne te raconterai que quand tu seras un peu plus grand si tu éprouves encore alors le besoin de les saisir, mais qui m’ont été tant de désillusions amères qu’elles ont tué l'amour que je portais en moi pour lui sans tuer la « certitude » qu’il fut mon grand amour. »
 
Et aussi, en veillant à ne pas abîmer en lui cette formidable croyance que ce film lui a apportée : « quatre jours de vrai bonheur justifient une vie entière », lui faire appréhender que quatre jours sont bien peu, qu’une vie est une vie, que seul l’amour compte et non la « certitude de l’amour unique ».
 
Le libérer des chaînes de mon vécu d’amour à moi et lui montrer - sans le heurter - que j’ai bien l’espoir d’aimer à nouveau, allégée de « la certitude que l’on n’a qu’une fois dans sa vie » - puisque celle-ci existe pour moi mais caduque, faisant partie de mon passé -, que l’on peut aimer encore sans cette « certitude » et que cet amour ou ces amours à venir ne seront pas fatalement moins heureux ni moins beaux.
 
Peut-être que les seuls mots bienvenus seraient ceux de la strophe qui ouvre le poème de Pier Paolo Pasolini, « Les Larmes de l’Excavatrice » (dans le recueil « Les Cendres de Gramsci ») :
 
« Ce n’est qu’aimer et que connaître
qui compte, non avoir aimé,
non avoir connu.
L’angoisse est dans
le fait de vivre d’un amour
consumé. L’âme ne grandit plus. »
 
Pier Paolo Pasolini - « Il Pianto della Scavatrice » -1956 - (traduction personnelle).