« L’Infante du Rock » - Romain Slocombe - Editions Parigramme - Collection « Noir 7.5 » - novembre 2009.

Scan de la couverture de « L’Infante du Rock » - Romain Slocombe - Editions Parigramme - Collection « Noir 7.5 » - novembre 2009.

 
 
Les livres présentés ici cette semaine ne sont pas tous fatalement des romans érotiques ni à fond BDSM.
Une touche seule qui s'approcherait de ces « qualités » me suffit parfois pour avoir l’envie de vous faire partager l’une de mes lectures.
A l’approche de Noël, voici donc pour quelques jours des livres (j’irai des romans aux « beaux livres ») à découvrir ou à faire découvrir.
De vrais cadeaux…
 
 
Le soir où l’annonce de la mort de Jacno est tombée, j’avais pensé à lui l’après-midi même.
En commençant la lecture du nouveau roman de Romain Slocombe, « L’Infante du Rock », publié chez Parigramme, le nom du groupe de rock des années 80 au centre du livre, « Mona Toy », m’avait, l’espace de quelques secondes, rappelé les « Stinky Toys ».
 
Toute comparaison s’arrête là.
C’est chez Parigramme donc, maison d’édition spécialisée dans les ouvrages « sur » Paris, que s’ouvre une collection de « polars » bien lutéciens  baptisée « Noir 7.5 » avec pour l’heure trois signatures : Lalie Walker, Caroline Sers et Romain Slocombe.
 
Polar, oui, noir aussi et parisien à l’envi, le tout dernier Slocombe est une sorte d’ode à la nostalgie.
Glucose (Alain Gluckstein) fut un temps, dans les années 80, le parolier attitré de « Mona Toy », groupe de rock new wave déjanté qui se voulait underground mais qui connut pourtant le succès.
Pas de quoi en vivre cependant.
Sentant une probable fin du combo dès cette époque, Glucose met la main à la pâte dans de louches petits trafics que lui procure un certain Takao Handa, journaliste japonais que l’on peut supposer lié à la mafia des yakusas.
 
C’est au Japon d’ailleurs que Glucose partira vivre quelques années, qu’il y rencontrera sa compagne Shôko, qu’il y apprendra en 1992 dans un journal la mort de Mona Granados, « sa » Mona, son amour secret de toujours, l’ « Infante du Rock », décédée d’overdose et dont seul le corps mutilé et sans tête a été retrouvé dans la Seine.
 
Revenu aujourd’hui à Paris, Alain G. est désormais écrivain et traîne un mal de vivre évident d’autant plus que sa compagne, malade des nerfs, est hospitalisée, que son prochain livre ne démarre pas sous de bons auspices (son éditeur lui demande de le réécrire sur un ton « tendance ») et qu’il est harcelé par un ami metteur en scène s’ingéniant à vouloir l’attirer, bien qu'il soit « fauché », dans un projet de film chimérique.
 
Et voici que les « fantômes » du passé vont refaire surface, l’entraînant dans une folle ronde parisienne entre Opéra et Pigalle.
C’est Takao, un Takao quémandant un service urgent, qui se présente tout d’abord pour devenir aussitôt injoignable.
Puis c’est un certain Raymond, dealer de dope dure, qui reconnaît Glucose en Alain G. et lui affirme avoir vu récemment Mona Granados vivante du côté de Pigalle.
 
Désireux de percer ce mystère, de virées inutiles en recherches inabouties, Alain G. va s’acharner à enquêter, remonter le temps, retrouver les survivants du « Mona Toy », bien rangés aujourd’hui ou, au contraire, perdus dans des délires sataniques, devoir faire face à l’assassinat de Takao et - surtout - apprendre que des menaces de mort pèsent sur lui…
Mais venues de qui ? Les yakusas seuls sont-ils derrière celles-ci ou les ombres d’avant-hier sont-elles encore plus déterminées ?
 
Ceci est en bref la trame de « L’Infante du Rock » dont j’ai pris soin de ne rien révéler d’important.
Ceux et celles qui fréquentent ce blog où, au cours des années, tous les ouvrages de Romain Slocombe qui sortaient ont été présentés se doutent bien que, comme à l’habitude, ce n’est pas l’intrigue centrale seule qui fait de ce texte un excellent roman.
 
Au risque de me répéter, Slocombe est un artiste qui manie un style d’une rare qualité, rare chez les auteurs de roman noir, rare chez les écrivains en général et j’attends toujours que, connaissant  autre chose que le sort de ses personnages malchanceux, il réussisse à convaincre et ne demeure pas un auteur pour « happy fews ». 
 
Chaque blogueur/se a ses petits combats.
Slocombe est l’un des miens.
Il n’est pas Dan Brown, pas Jean-Christophe Grangé, il ne vend pas à des millions ou des dizaines de milliers d’exemplaires.
Mais il fait de la littérature, lui.
 
Il suffirait de peu pour comprendre cela, uniquement de prendre la peine d’ouvrir l’un de ses livres (celui-ci par exemple), d’en lire la première page et de plonger ainsi dans un univers de phrases brillamment ciselées et affûtées comme des lames.
 
Il suffirait de pénétrer dans sa conception de la structure d’un roman, toujours en toile d’araignée, toujours avec plusieurs histoires qui s’entremêlent en un infini labyrinthe dont le fil d’Ariane ne devient évident qu’à la dernière page.
Chez lui, pas de dénouement prévisible à l’avance, aucun effet « téléphoné » pas plus que de soufflé qui retombe - posé là sans nécessité réelle - juste pour faire du volume paginé.
 
Et dans ses filets, toujours des surprises comme des feux de Bengale.
Un seul exemple : je vous ai dit que Glucose est écrivain.
Ce simple fait va amener environ un cinquième de « L’Infante du Rock » à être la suite (mais probablement pas la fin) d’un autre roman « slocombien », l’ironique « Christelle corrigée » que je vous chroniquais ici il y a quelques mois.
Glucose et elle ont le même éditeur, rencontrent les mêmes personnages,
Christelle séduit un instant Glucose lors d’une mémorable soirée dans un glauque sauna échangiste, il ira même jusqu’à tenter en vain de l’éblouir en lui offrant la « Bible » BDSM, une édition originale de l’« Histoire d’O » !
Slocombe n’est jamais à court de clins d’œil ou de facéties pour nous tenir sous son charme…
 
Si son dernier livre ne se construit pas - comme beaucoup des précédents - autour d’un problème de société ou d’un fait historique précis, il porte cependant en lui les habituelles marques profondément humanistes de l’écrivain : chapitres qui oscillent entre présent et flashbacks en italiques sur des périodes différentes et moments clés de la vie du protagoniste, un anti-héros quelque peu « paumé » sur lequel la compassion de l'écrivain ne manque pas de s'attarder...
 
Cet opus répond aussi au cahier des charges de « Noir 7.5 » et de son directeur de collection Olivier Mau, chaque nouvelle partie se situe dans un coin distinct de Paris et en présente l’instantané d’une certaine année (manifs contre la loi Devaquet Place d’Italie en 1986 etc.).
 
Pour la première fois chez Slocombe, ce Paris amène l’écrivain à bâtir - au-delà du polar - un vrai roman sur la nostalgie et son livre nous touche vraiment.
On a tous quelque chose en nous de Glucose.
Peut-être le regret de notre jeunesse enfuie à jamais.
 
En ce sens et en ce sens seulement, le Paris de Slocombe rejoint parfois celui de Modiano, celui des quêtes vouées d’avance à l'échec.
Que Mona soit ou non vivante, elle n’est (ou ne serait) de toute façon plus l’« Infante du Rock » tant aimée qu’Alain G. n’a pas oubliée.
Et remuer le couteau dans la plaie ne peut qu’aboutir à des larmes de sang…
Paris-polar, Paris-cafard.
Pari perdu pour le héros mais pour Slocombe, pari tenu !
 
Je vous souhaite - et n’ai aucun doute sur ce point - une bonne lecture de cet émouvant « Noir 7.5 » et de son suspense très convaincant…
 
 
« Paris, le 15 juin.
 
Cher Alain,
Si ces lignes apparaissent en ce moment devant tes yeux, c’est malheureusement que je suis mort. Autrement, j’aurais la joie de me trouver avec toi et Lorella dans ton petit appartement de la rue Cassini, où tu auras bien voulu nous cacher pendant quelques jours, j’aurais récupéré et jeté cette lettre avant que tu puisses la lire, et tous les trois ensemble nous ririons de la précaution un peu ridicule que j’avais prise en t’envoyant cet argent par voie postale.
Mais ce n’était pas une précaution ridicule…Tu lis ces mots et Takao Handa ne fait plus partie des vivants…et les 50 000 euros qu’il te confie vont pouvoir servir à quelque chose. ».
 
Romain Slocombe - « L’Infante du Rock » - Editions Parigramme - Collection « Noir 7.5 » -novembre 2009.