Luigi Russolo La femme aux bulles de savon 1909.

« La femme aux bulles de savon » - Tableau de Luigi Russolo (1909).

 

Ce texte...bla bla bla bla...pure fiction BDSM...bla bla bla bla... aucune personne vivante ou...bla bla bla bla...
 
 
Mails et textos - nous sommes aux temps de la communication ultra-rapide - et je m’attends toujours à ce que mon portable sonne.
Il est à portée de ma main en permanence, même lorsque je suis au volant.
Je ne me résigne pas malgré ce dernier coup de fil insipide à souhait et je ne cesse de me répéter que là où une chose finit, une autre commence et que rien n’empêche que ce soit avec les mêmes acteurs.
Je feins la dérision et le sarcasme pour me protéger de nous.
 
Je tourne la page.
 
« -Crois-moi, je n’ai pas le temps, même pas le temps de souffler en ce moment mais dès que je peux je te réponds.
-D’accord. Mais si je viens là-bas, tu trouves un instant pour boire un verre avec moi ?
-Bien sûr. Pas de problème. Tu peux compter sur moi. Juré.
-Voilà enfin une bonne nouvelle (je le dis en ricanant), j’espère que ce n’est pas pour me faire attendre la Saint Glinglin…
-Mais comment tu peux dire des choses comme ça !
-Et lui ?
-Ah! Non, non, tu le sais, je n’ai pas envie de parler de lui. Ecoute, je suis obligée de raccrocher. Je te rappelle dès que possible.
-C’est ça…» - et le bruit de la coupure a déjà retenti avant que je ne place une autre saillie grinçante. 
 
Je tourne la page.
 
J’ai pris ma voiture et j’ai roulé toute la journée.
Il y a du vent à Nice. Je marche vite. J'émerge du parking Cours Victor Hugo et je m’engage dans la rue de Rivoli. Deux pas et me voici ensuite sur la Promenade des Anglais.
C’est une nuit très froide avec un ciel constellé d’étoiles. Je longe le bord de mer et j’aperçois des ombres qui s’agitent derrière les rideaux dans des chambres d’hôtel.
J’essaie d’imaginer la vôtre. Comment tu bouges, comment tu occupes l’espace.
Comment tu es, fatiguée ou non.
Les yeux cernés, les rides du front et de la bouche plus marquées peut-être.
Comment tu es habillée. Comment tu le regardes. Ce que tu lui dis.
Et ce que je vois, ce sont de chaudes atmosphères se déroulant dans des encadrements parfaits.
Rien de plus vain.
De l’Edward Hopper que l’on aurait vidé de sa substantifique moelle.
Le lit, l’armoire à glace.
La salle de bains, la baignoire pleine de bulles blanc nacré comme les boules de Noël des sapins.
Comparaison parfaite.
Je le pense avec ironie. Parfaite puisqu’on est à moins d’un mois de cette fête.
 
Je tourne la page.
 
Tu savais que je venais. Je t’avais prévenue. Tu n'ignores pas que je suis là.
Mais pas de fax avant mon départ. Pas de SMS, pas de MMS pendant mon voyage. Rien maintenant non plus et cependant tu es à deux pas de ce bar feutré où j’entre pour me réchauffer, installé dans l’un des ces box en bois si « cosy » qu'on se croirait presque dans un confessionnal, à en avoir des fantasmes salés de jeux de rôles.
J’ai ma main dans la poche, je serre mon portable. Je ne composerai pas ton numéro.
 
Je tourne la page.
 
Il caresse ton épaule, il t’essuie avec la serviette, tamponnant ta peau délicatement. Et je me le martèle dans ma tête : c’est exactement ce que tu souhaitais, c’est ce que tu en étais arrivée à désirer plus que tout.
Moi, sur ton dos, j’y serais allé avec la cravache ou la ceinture mais je ne te faisais désormais que mal.
Seulement mal. Vraiment mal.
Je n’ai pas été magicien jusqu’au bout. Pas su transformer « pour toujours » ta douleur en plaisir.
Et pourtant, j’y avais cru. Et tu y avais cru toi aussi.
Une pensée me traverse l’esprit - « Elle a quelqu’un qui la rassure et elle fait l’amour, au moins... » -, une pensée qui me détruit mais si tu venais à la connaître, tu pleurerais et je n’en serais que plus coupable à tes yeux, coupable de ne pas t’avoir aimée assez, d’avoir été égoïste et indifférent, de m’être éloigné de toi lentement, inexorablement.
 
Je tourne la page.
 
Je suis allé reprendre ma voiture au parking.
Les bandes d’arrêt d’urgence ne sont jamais accessibles à l’instant T où l’on en aurait réellement besoin. Envie de vomir.
L’horreur, c’est de prendre l’habitude de se déshabituer. Soixante-trois jours que je ne t’ai pas vue et tu es déjà un fantôme.
 
Je tourne la page.
 
Je fais quarante kilomètres jusqu’à la frontière italienne dans un état second. 
Je m’arrête dans un Autogrill.
Près de la machine à café, il y a une fille brune, l’air endormi. Trente ans à tout casser.
Un peu forte, trop de seins mais la chair très ferme à l’œil nu.
Je la jauge, je la soupèse comme on le fait d'une dinde. Mais après tout, c’est bientôt Noël, non ?
Et je sais combien tu me haïrais, combien tu te sentirais blessée de mon regard sur elle et combien cela te ramènerait une fois de plus à ta décision de me quitter, à ta peau qui change et qui se floute, ta peau qui n’est plus celle dans laquelle tu te sentais si sûre de toi, ta peau qui implore un nouvel amour, un commencement, la certitude d’être aimée encore une fois même si c’est pour la dernière fois.
Mais aimée au sens où tu l'entends. Un sens qui me renvoie « pour toujours » à mon impuissance. Je ne peux donner que ce que j'ai...
 
Je tourne la page.
 
Je sors une cigarette et je demande à la fille si elle a du feu. Entre mes doigts, je tiens en évidence mon porte-clés avec des menottes.
Réponse de la tête. Négative.
 
Je tourne la page.
 
Je tourne la page ?
 
Alors que je m’apprête à ouvrir la porte pour repartir, elle se ravise, vient vers moi et me tend un briquet.