Thierry Jonquet 1954-2009.

Thierry Jonquet – Photo © J.M.David.

 
 
 
 
« Etrange été », nous aurait dit Bashung.
Il est noir.
Et ce n’est pas parce que je rentre aujourd’hui d’à quelques kilomètres du Cap Nègre (non, je n’y ai pas croisé le joggeur maladif et je n’ai pas non plus cherché à le faire, j’ai toujours passé mes vacances là-bas, bien avant qu’il ne vienne s’y carrer, mieux même : j’y suis née !).
 
Noir parce qu’après Pina Bausch, c’est Merce Cunningham qui a quitté la piste de danse puis Willy De Ville qui a abandonné le micro.
Et enfin, il y a trois nuits, c’est Thierry Jonquet qui s’en est allé tutoyer les astres dans ce ciel auquel il ne croyait pas.
 
Justement, ce sont des « romans noirs » que Jonquet écrivait.
C’est un qualificatif qui ne peut s’appliquer qu’à une catégorie de romans policiers, ceux qui fonctionnent « autrement » que par l’intrigue, l’enquête et la découverte d’un coupable.
 
Et pourtant, c’est par « Les orpailleurs » que je le découvris en 1993 et dans celui-ci, tout tourne autour d’une intrigue et de la recherche des coupables.
Sauf que l’enquête, contemporaine, ramenait vers les camps de la mort. Et que ça parlait bien plus de l’humanité que de flicaille, on le devine…
L’année suivante, j’ai pleuré pour le gamin de « La vie de ma mère ! ». C’était un roman sur les « quartiers ».
C’est là que j’ai chopé le virus.
 
Alors, j’ai remonté le temps de Jonquet.
J’avais compris que pour lui « policier », ça commence comme « politique » et que là, c’est de romans de critique sociale qu’il s’agissait.
Et de sacrés bons romans.
 
Nous sommes chanceux en France.
Depuis les années 80, nous avons des auteurs de polars engagés.
Venus de gauche ou même de l’extrême-gauche : Didier Daeninckx, Jean-Bernard Pouy sont de ceux-là.
On nomme cette « école » le « néo-polar ».
Avec comme père spirituel, dans les années 70, Jean-Patrick Manchette, moins militant mais très situationniste.
 
Quelques-uns d’entre eux, les meilleurs, nous ont déjà quittés comme Izzo ou Fajardie.
C’est fou comme les auteurs de « rompols » meurent jeunes…
Manquait plus que le grand cœur de Jonquet le lâche et qu’il aille les rejoindre…
C’est lui qui va nous manquer.
 
Le prochain film d’Almodovar, ce sera l’adaptation de son célèbre « Mygale » qui traitait de la transexualité.
Bref, c’est vous dire à quel point Jonquet s'en va au mauvais moment avec, en plus, des tonnes de livres qui lui restaient à écrire.
 
Quand j’ai remonté le temps de Thierry Jonquet, je suis tombée sur « Rouge c’est la vie », un texte d’amour (mais si !) sur son passage chez L.O., j’ai aussi fait un piqué sur « Du passé faisons table rase », livre publié dans un premier temps sous le pseudo de « Ramon Mercader » (fallait oser !) et qui mène tambour battant une délirante investigation au sein du PC de l’ère Marchais avec un portrait au vitriol de son leader, à peine déguisé sous un « alias » de bienséance.
Il faut avoir été un peu « coco », sans doute, pour comprendre vraiment cet opus-là et ne pas y voir par erreur seulement un «  livre noir du communisme ».
 
Et puis, il y a le fameux « Moloch » que beaucoup considèrent comme son chef d’œuvre. Un vrai coup de poing dans l'estomac, il faut le reconnaître.
 
Mais aussi « La belle et la bête », « Le secret du rabbin » (une pépite), « Ad vitam aeternam », « Mon vieux » et tant d’autres.
Une vingtaine en tout.
Jusqu’à ce « Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte » que je vous proposais ici en 2006 et qui va demeurer - hélas - son dernier livre.
 
Infirmier en psychiatrie, ergothérapeute puis enseignant en SES, Jonquet avait fait son tour personnel des misères de la société.
Plus encore peut-être que son engagement, c’est cette vision propre, ce vécu de notre époque qui est au centre de ses romans.
Noirs, oui, sans grande porte ouverte vers l’espoir si ce n’est celui du combat antifasciste permanent contre tous les sectarismes.
 
A l’heure actuelle, Thierry Jonquet est déjà désigné comme l’un des plus éminents auteurs du « néo polar ».
Le temps montrera qu’il était aussi, au-delà des genres, un très grand écrivain.
 
Ceux qui me liront sans connaître Thierry Jonquet se demanderont peut-être, au vu de ces lignes et de mes allusions à quelques-uns de ses titres, en quoi l’œuvre de celui à qui je rends hommage ce soir a quelque chose à voir avec le roman policier.
 
Je ne peux que leur conseiller d’aller se plonger dans l’un des textes de cet auteur (généralement édités chez « Folio Policier ») pour comprendre.
 
Quant à ma tristesse, elle est de celles qui viennent du cœur et que l’on éprouve lorsque s’en va un écrivain que l’on n’avait jamais vu, jamais rencontré mais qui, dès que l’on entrait dans l’un de ses romans, vous donnait l’impression d’avoir ouvert la porte de chez un ami avec qui l’on partageait beaucoup.
 
L’humanité, vous ai-je dit…
 
 
 
 
 
PS : Le site de Thierry Jonquet :