Jean-Baptiste Del Amo auteur d' "Une éducation libertine" le 5 avril 2009 lecture à l'Escale du Livre de Bordeaux accompagné du musicien Yann Tambour à la kora et au chant AURORAWEBLOG.

Jean-Baptiste Del Amo à droite, Yann Tambour à gauche.

Photo perso.

 

Il faudrait plus souvent faire « écouter » des lectures de textes.
Je pense particulièrement à l’école, au collège où, je le sais bien, on n’a pas le temps.
Quand une lecture doit être faite, dans les classes de Français, on la confie aux élèves qui, les malheureux, -c’est un fait- n’ont aucune autre occasion de se confronter à un texte à voix haute.
Comme beaucoup d’entre eux traînent déjà des années de difficultés de lecture, le professeur voit là le seul moment possible -dans un emploi du temps étriqué à l’extrême- pour revenir sur cette activité en espérant encore que le grain lèvera…
Et à la maison les parents, le soir, n’ont bien vite plus le temps de lire la petite histoire d’avant le coucher.
Au-delà du CP, rares sont ceux qui ont encore le plaisir de s’entendre lire des textes, de les appréhender par une voix qui va leur donner soudain toutes sortes de couleurs magiques.
 
 
Je rêvais de rencontrer Jean-Baptiste Del Amo.
Le Salon du Livre de Paris se situait sur un éventail de dates où j’étais indisponible.
Mais je savais qu’il serait à l’Escale du Livre de Bordeaux où il devait ce dimanche donner précisément une « lecture ».
Etant demeurée attachée à la grande ville aquitaine pour maintes raisons personnelles, c’est là que nous avons choisi de nous rendre.
 
« L’Escale du Livre », à laquelle je n’avais jamais eu l’occasion de participer, est une manifestation chaleureuse et intimiste qui contribue à faire connaître libraires et éditeurs de la région bordelaise.
J’ai notamment enfin pu voir ce qu’était la librairie « La Mauvaise Réputation » dont Jean-Michel Devesa fait souvent l’éloge sur son blog…
 
Un petit flash-back : à la fin septembre, jetant un œil distrait sur la sélection initiale du Goncourt dans un hebdomadaire, je vis qu’il y avait en lice le premier roman d’un très jeune homme (Jean-Baptiste Del Amo est né en 1981) intitulé « Une éducation libertine » et publié dans la « Blanche » de Gallimard.
Je n’ai pu retrouver cet article mais je me souviens que dans ces quelques lignes qui étaient un catalogue comme il convient d’en faire lorsqu’il s’agit d’énoncer une liste, le journaliste, neutre partout ailleurs, avait eu pour le livre en question un adjectif trahissant une certaine jubilation.
 
Je me suis procuré le roman dans la foulée, non tant pour son bandeau rouge -« De l’art de former les hommes »- que pour les quelques phrases citées en extrait sur la quatrième de couverture.
Phrases d’une écriture parfaite.
En feuilletant rapidement « Une éducation libertine » chez mon libraire, je la retrouvai semblable dans les premières pages ainsi que vers le milieu du livre et dans le dernier quart.
Pas d’imposture en vue : on n’avait pas laborieusement « tiré » les vingt « bonnes lignes » du livre pour attirer l’acheteur.
 
Ceux qui lisent mon blog et surtout ceux qui me connaissent « pour de vrai » savent combien la littérature actuelle m’exaspère. Tout au moins celle que l’on propose au grand public.
C’est encore une affaire de mode.
On tente tout pour un « coup » de vente.
N’importe quelle gigolette peut publier ses affres ou états d’âme : elle trouve un éditeur.
Idem pour celui qui raconte son expérience ou sa pseudo expérience d’« entre les murs ».
De cette littérature du nombril où le « je » est le seul centre de gravité naissent des romans boiteux : l’enjeu économique est tel (le goût du public semblant aller -ou ayant hélas été formaté pour aller- vers cela) qu’au pire, le livre sorti finit au pilon dans les trois mois et qu’au mieux, l’éditeur chanceux remporte le jackpot si la citrouille se transforme en carrosse et finit sur les marches du Palais un soir à Cannes…
 
Certains d’entre vous penseront que je schématise et que des éditeurs courent des risques en publiant des auteurs français de qualité et une littérature de l’ « exigence ».
C’est vrai.
Mais ces auteurs « exigeants » ne parviennent pas à atteindre ensuite un succès public.
En quelque sorte, c’est la vente des « citrouilles devenues carrosses » qui permet aux éditeurs de garder leur déontologie et la noblesse de leur métier intactes en les publiant tout en sachant qu’ils le font à fonds perdus…
 
Dans ce contexte, Del Amo fut véritablement une « révélation ».
 
Il sortit un livre d’une qualité remarquable et celui-ci se vendit immédiatement, preuve si besoin était que, si l’on touche au moyen des médias (et ce fut le cas avec la quasi-totalité des critiques enthousiastes qu’il obtint dès parution) l’attention du plus grand nombre avec un texte « exigeant », le public est au rendez-vous…
 
J’ai lu « Une éducation libertine » en un dimanche, incapable de m’en décoller.
Prise par les mots, le texte, la structure du roman plus encore que par l’histoire et les personnages, je crois...
Découvrant du même coup un auteur (si jeune, si jeune) à la culture immense.
Je l’ai relu plusieurs fois ensuite avec le même émerveillement, la même admiration, le même respect.
Je ne veux pas résumer ce livre en cette nuit, ni même en parler trop.
 
J’avais en septembre préparé une note qui dort dans mon PC.
J’ai longtemps hésité à la poser ici.
J’y ai renoncé lorsque Del Amo, en plus de la « liste Goncourt », fut nommé dans la sélection pour le Prix Sade.
Je ne voulais pas contribuer par une recension sur ce blog BDSM à un malentendu que j’avais vu se produire dans les commentaires qu’avait engendré la critique sur « Rue89 » : l’ « Education Libertine » n’est pas à lire pour son aspect « libertin », pas plus que pour y chercher des traces de Sade ou Laclos.
Si ceux-là sont néanmoins des points de repère dans ce livre, ce n’est qu’en signe d’hommage : Del Amo n’est pas un « imitateur ».
Et de plus, de par son excellence, « Une éducation libertine » est un roman qu’il faut conseiller à tous les publics et non seulement aux lecteurs sensibles à la thématique que je développe jour après jour sur ma page Web (quant à moi, les ouvrages purement connotés érotiques ou « BDSM » entrent seulement pour la portion d’un centième dans ce que je lis…).
 
Ecrire n’est pas qu’un don, c’est aussi, c’est surtout un travail.
Ce qui est admirable dans le livre de Del Amo, c’est ce travail minutieux qui parvient à faire d’un « roman d’apprentissage » (au sens le plus classique, flaubertien, du terme) situé dans le Paris des Lumières un ouvrage qui est à lire sous l’éclairage de notre XXIème siècle.
 
« Une éducation libertine » est un livre d’un esthétisme très noir construit comme une boucle qui se noue entre les bas-fonds d’une capitale grouillante de vie et de déliquescence, puante d’odeurs et de tripes (le livre devait initialement se nommer « Fressures ») et les beaux quartiers de la noblesse où les tissus soyeux et les parfums sont de mise mais où la pourriture règne aussi, autrement…
Une boucle comme pourrait en faire la Seine, cette « scène » où tout commence et tout finit des désirs d’ascension sociale d’un garçon de ferme monté dans la Ville Lumière qui se révélera peuplée d’ombres.
 
Pour écrire ce livre, Del Amo a fait un labeur de documentation énorme mais n’en est pas resté prisonnier pour autant, laissant la part belle à son imagination.
Et à son « style ».
Car l’enjeu le plus beau était bien là.
Nous avons enfin retrouvé en France un écrivain accessible à tous les publics et qui a « un style »…
 
Ce style avait été salué dès 2006 puisque Del Amo avait reçu alors pour une nouvelle, « Ne rien faire » (publiée chez Buchet-Chastel sous son vrai nom, Jean-Baptiste Garcia), le Prix du Jeune Ecrivain et cette année, avant même la « liste Goncourt », « Une éducation libertine » avait déjà obtenu le Prix Laurent-Bonelli.
 
J’ai été très déçue lorsque le Goncourt n’est pas allé à ce roman qui avait cependant franchi le cap des trois sélections.
Il me semblait que, toutes querelles d’éditeurs devant être tues (« Tu as eu le Goncourt il y a deux ans, c’est à moi ! »), nous avions bien là « le meilleur ouvrage d'imagination en prose, paru dans l'année », selon les mots du testament d’Edmond de Goncourt.
Finalement, le 3 mars 2009, Del Amo a tout de même été couronné par le « Goncourt du Premier Roman ».
 
Il avait tenu durant toute la « gestation » de son livre un blog (que j’ai évidemment lu plus tard) et qui est resté en ligne assez longtemps.
Les notes y témoignaient de sa besogne, de ses recherches, de ses doutes.
Ce blog n’existe plus aujourd’hui et est devenu un « site d’auteur ».
C’est infiniment dommage.
Les lycéens -qui ne lisent pas ou si peu-, lorsqu’on les met en présence d’un auteur, sont surtout intéressés par les aspects techniques, pratiques de l’écriture et de la publication d’un livre.
Ce blog apportait toutes les réponses…
 
Comme rien ne se perd sur Internet, je vous donne un lien avec ce qu’il en reste sur la « Wayback Machine », quelques notes de février 2008.
Elles permettent de comprendre, au moins un peu, de quoi Del Amo se nourrit.
 
Dimanche à Bordeaux, accompagné par le musicien Yann Tambour à la kora et au chant, il a lu pendant une heure des textes qui ne provenaient pas -comme l’on aurait pu s’y attendre ou tout au moins comme je m’y attendais, moi- d’ « Une éducation libertine ».
 
Il les a lus en leur donnant une âme, ne dévoilant qu’à la fin les auteurs (entre autres Volodine, Artaud, Céline, Melville ainsi que Shôzô Numa, l’auteur de « Yapou, bétail humain » (Prix Sade en 2006) et un inédit du second livre encore à paraître de…Jean-Baptiste Del Amo !).
 
C’est lorsque je l’ai écouté lire Melville que j’ai réalisé combien une voix pouvait redonner une vie toute neuve à un texte plus que connu, que j’ai pensé combien l’Education Nationale est en manque de « liseurs » (est-ce un hasard si, ces dernières semaines, la contestation universitaire s’est basée sur des lectures de « la Princesse de Clèves » dans diverses villes ?).
 
J’ai donc -ainsi que je le voulais- « rencontré » Del Amo, comme j’avais « rencontré » Robbe-Grillet à seize ans.
Mais c’était la première « lecture » à laquelle j’assistais.
L’exercice est difficile. Del Amo s’en est tiré à la perfection.
A quelques pas de là, coulait la Garonne, pour une fois sous le soleil…
Le décor se prêtait magnifiquement à ce jeune homme de fleuve et d’eaux.
 
Je sais sans avoir besoin d’une boule de cristal qu’il est appelé à un « riche avenir ».
Si j’en suis heureuse pour lui (car il est de surcroît un individu très ouvert et charmant), je le suis avant tout pour nous.
Notre littérature avait vraiment besoin de l’écrivain qu’il est.
 
 
 
 
PS : La photo a été prise à la fin de la lecture.
Nous aurions voulu la faire très discrètement « pendant » mais pour couper le flash que nous n'avions par mégarde pas songé à désactiver, une toute petite lumière clignote quelques secondes sur le coin de notre appareil.
Notre bordelaise voisine très « classe » -du genre « pas un cheveu qui dépasse »- nous a assurés que cela allait troubler son œil et... l’empêcher d’entendre!
Je m’étais toujours demandée pourquoi une librairie parisienne de Montparnasse se nommait « L’œil écoute »  : voici que j’ai enfin une ébauche d’explication…
Et qu’une fois de plus, je note que les Bordelais sont « snobs » et que, de droite ou de gauche, ils n’ont rien à envier aux Parisiens quant à la bobo-attitude dès qu’ils mettent les pieds dans un endroit dit culturel.
C’est à Bordeaux que, lorsque j’y allais autrefois au théâtre, l’on passait plus de temps sur le parvis à discuter de la pièce que celle-ci n'avait duré.
Je n’ai jamais par la suite revécu cela ailleurs...