Alain Bashung L'adieu à son public Victoires de la Musique 28 février 2009.

lain Bashung - Victoires de la musique 2009 - Photo © AFP.

 
 
« Plus rien ne s’oppose à la nuit
Rien ne justifie. »
« Osez Joséphine » - Alain Bashung - Jean Fauque - 1991.
 
 
 
Je pose cette note sur mon blog parce que si je ne le faisais pas, je ne sais pas comment je  le continuerais.
Quelque chose sonnerait faux.
Une omission devient dès lors inenvisageable.
Il y a pour toujours une fissure en moi entre hier et aujourd’hui et je dois la dire.
Et en même temps, il m’est impossible de l’écrire réellement parce qu’il n’y a pas les mots.
Elle est donc mal écrite, pas écrite du tout, comme un soliloque répétitif et c’est tant pis.
C’est la première fois que je n’arrive pas à rédiger un hommage construit parce que cela me touche de trop près.
 
J’aimais Alain Bashung.
Je l'aimais vraiment.
C’était mon chanteur préféré.
Et nous y sommes ! Voilà que c’est déjà compliqué à expliquer.
En fait, il y a quatre « voix » que je peux écouter en boucle durant des périodes : Léo Ferré, Gainsbourg, Tom Waits et Bashung.
Sauf que Ferré pour moi est un poète, Gainsbourg la quintessence de l’érotisme et Tom Waits, l’âme d’une musique : le blues.
Ces trois-là ne sont pas des chanteurs.
Donc Bashung est mon chanteur préféré.
 
Il est parti hier et je n’arrête pas de pleurer depuis. Ça en fait, des heures et des heures.
Et j'ai presque honte de ces sanglots.
Je ne sais pas comment on peut donner un sens à des larmes pour quelqu’un que l’on ne connaissait pas personnellement, pour une « célébrité », qui ne faisait ni partie du cercle de famille, ni de celui des amis.
 
D’abord, il y a un sentiment de culpabilité.
J’ignorais que Bashung était malade, je ne l’ai appris que 48 heures avant « Les Victoires de la Musique ».
Du coup, 2008 ayant été pour moi une année très chaotique, j’ai laissé passer la tournée « Bleu pétrole » et évidemment, maintenant, c’est sans appel et je ne le reverrai jamais.
En même temps puisque je lis ici et là que, touché depuis 2007, il a toujours voulu taire son mal en public, je trouve comme une consolation dans ce qui a été mon ignorance.
Chaque fois que j’ai passé le disque, pour moi, c’était seulement celui d’avant le prochain, comme je vivais chacun de ses albums.
Lors de son passage à « Taratata », dans le mois qui a suivi la sortie du CD, j’avais été assez stupide pour nommer « nouveau look » son apparition en chapeau, lunettes, pardessus et écharpe noirs et ne rien soupçonner.
 
Quand j’ai appris sa maladie, j’ai été incrédule pendant deux jours et puis aux Victoires de la Musique, c’est -bien sûr- devenu impossible de nier quoi que ce soit.
Je ne suis pas de ceux qui reprochent à Nagui d’avoir ce soir-là -par des paroles emphatiques (et même quelques-unes très maladroites comme l’allusion aux fleurs)- réalisé là un enterrement de première classe à l’avance.
 
Je pense que Bashung, qui a toujours été extrêmement discret, est venu là pour nous dire adieu.
Volontairement.
Adieu à tous et pas seulement à « la profession ».
Un « adieu » destiné aussi à ceux qui désormais savaient, ne pouvaient plus ne pas savoir puisque c’était dans tous les journaux les deux jours précédant la cérémonie, et justement même aux cons comme moi qui avaient écouté béatement « Bleu pétrole » sans prendre la mesure d’une possible, voire probable, fin.
 
Ce sens de culpabilité, je sais qu’il est totalement ridicule mais ce qu’on « sait » n’est pas forcément applicable du point de vue rationnel et ce serait pire encore si je ne le « disais » pas ici.
Dire la sensation d’avoir manqué par négligence cet ultime rendez-vous avec l’artiste que j’aimais le plus alors que, sans même présumer de leur « départ » éventuel, je n’ai pas raté en leur temps la dernière tournée de Léo ni celle de Gainsbourg.
Et les « Victoires de la Musique » rendent ce rendez-vous loupé plus douloureux encore puisque lui y est venu, dans l’état où il était (c’était il y a seulement quinze jours),  pour adresser à tout le monde cet « adieu » et prononcer ces quelques phrases testamentaires, comme pour apaiser à l’avance le terrible chagrin de son absence, ce chagrin qui ne fait que commencer et dont nous ne sentirons que peu à peu les proportions de vide.
 
Ensuite, ces larmes, elles viennent aussi du fait que Bashung a été la B.O. de ma vie pendant trente ans.
Je sais exactement où j’étais la première fois où j’ai entendu « Gaby », je sais exactement quel passage de mon existence a été rythmé par « Play Blessures », quel autre exactement a eu « Fantaisie Militaire » pour musique de fond et je pourrais continuer ad libitum…
 
Trente ans de lui, trente ans de moi qui se calquent parfaitement par l’entremise de ses disques.
Trente ans d’un « amour » constant, égal, jamais démenti par une seule chanson, un seul concert.
Bashung était sans conteste mon chanteur préféré.
 
Depuis les Victoires de la Musique, je savais, oui mais je croyais qu’il restait encore du temps. Le plus de temps possible.
Après tout, il y avait chanté en direct et même si des dates du « Tour » avaient été remises à plus tard, j’avais imaginé que c’était pour se requinquer. 
On ne veut jamais croire que ceux que l’on aime sont mortels, on se masque l’évidence.
Je me suis laissée aller à espérer, à rêver de rémissions pendant encore longtemps.
Qu’il finisse sa tournée et puisse faire encore un autre disque. Un. Au moins…
Et, pourquoi pas, arriver jusqu’en « 2043 »… 
 
Au lendemain des « Victoires », j’avais mis ici le clip Youtube de « Madame rêve », un peu comme un gri-gri, une tentative de conjurer le sort en le proclamant vivant, en le montrant dans l’une de ses plus belles prestations.
Et si aujourd’hui -maintenant que mon impuissance se révèle- je place la photo de la soirée, c’est parce qu’il y fut grand, très grand.
Et d’une noblesse, d’une dignité exemplaires. 
 
Pourquoi j’aime Bashung ?
Dans ce monde du star-system, du business, des apparences, il était d’une élégance de retenue et de modestie sans égal.
D’une classe parfaite.
Alors qu’il était le plus grand de par sa voix unique, qu’il avait fait des albums où les textes étranges -surréalistes parfois- et les musiques exigeantes proposaient à chaque écoute une possibilité de trouver une autre lecture à ce qu’il nous offrait, il n’avait aucun caprice d’idole, ne faisait aucune faute de parcours en donnant des entretiens calamiteux aux journaux ou à la télévision, ne mettait jamais sa vie privée en avant, ne se posait pas en « incontournable », en  « géant » ou en « chef de file », ne revendiquait pas d’héritiers. 
Tellement d’audace et d’humilité à la fois…
 
Quelque chose le faisait se préserver, se tenir un peu à l’écart.
Nous préserver aussi de sa réalité pour ne nous donner que ses disques, sa voix, sa musique.
Musique incomparable qui a puisé à toutes les sources, qui en a même créées des personnelles.
Bashung n’a jamais hésité devant la difficulté au risque de faire des albums qui ne seraient pas des succès publics. Je n’ose même pas écrire « populaires » tant cet adjectif ne lui convient en rien.
« L’imprudence » est la meilleure illustration du fait qu’il ne courait pas après les « ventes ».
 
Chacun de ses disques innovait d’une façon ou d’une autre.
Il a toujours surpris, arrivant là où on ne l’attendait pas, contrairement à un Cabrel (par exemple), sympathique mais dont tous les albums se ressemblent peu ou prou.
Artiste complet, Bashung a su aussi choisir -et renouveler sans trêve- les paroliers (et les musiciens) qui le secondaient dans l’écriture de ses textes ou de ses mélodies, s’appuyant sans jamais faire une erreur à des  gens qui collaient au plus près à sa personnalité pour que le produit commun qui sortait de leurs travaux soit toujours un instantané de l’état d’esprit qu’il avait à tel ou tel moment et qu’il nous transfusait -sans besoin d’explications- uniquement à travers la chanson aboutie ou la manière de la chanter dans ses concerts, à charge pour nous de lui donner un sens, celui que nous voulions et qui pouvait varier au fil du temps, de nos propres états d’âme, lorsque nous découvrions au hasard d’une nouvelle écoute un autre possible jeu de mots ou un couplet qui nous avait échappé.
 
Toute chanson de Bashung comporte pour celui qui l’écoute sa part de rêve, son espace de digression, sa dimension de construction autonome.
C’est rare. C’est peut-être même unique dans la chanson française.
L’œuvre que laisse Bashung est, pour cela, à jamais ouverte.
Nous ne cesserons pas de la redécouvrir, d’y lire de nouvelles clés, d’y entendre de nouvelles pulsations.
 
Je me relis et je m’aperçois que, en ces moments où il conviendrait mieux, au fond, de se taire, tout ce que j’ai écrit est, comme je m’y attendais, fait de mots grandiloquents, de propos lénifiants pour tenter de calmer la peine, pour lui servir d’exutoire, de phrases trompeuses pour parvenir à ne plus pleurer peut-être.
 
Pourtant, face à la mort, dans le présent immédiat, il n’y a que la tristesse immense et les larmes.
Parce qu’au-delà des mots que j’écris, au-delà des chansons, c’est tout de même de la mort d’un homme qu’il s’agit.
De cet homme qu’il était pour les siens bien à l’abri des tabloïds, un homme qui, comme tous les hommes, aimait la vie et avait envie de vivre.
C’est avant tout pour cet homme dont je ne connais rien, dont le trajet intime m’échappe complètement, que j’ai ce terrible chagrin.
C’est l'homme, l'être humain Bashung, que je pleure depuis hier sans m'arrêter.
 
Plus tard, je retournerai vers mes disques, je retrouverai le chanteur.
Je suis maintenant suffisamment âgée pour que les choses soient figées.
Bashung restera mon chanteur préféré.
 
Et je l’écouterai avec toujours dans ma tête
«… des montagnes de questions
où subsiste encore [son] écho,
où subsiste encore [son écho]… »