Aldo Moro, Président du parti de la Démocratie Chrétienne  photo d'archives datant de janvier 1978

Aldo Moro – Photo d’archives prise en janvier 1978.

 
 
Lorsque j’ai commencé la publication de ces notes, j’ai regardé mon outil de statistiques, non pour le masochiste plaisir de constater qu’elles faisaient encore baisser la fréquentation de mon blog -ce qui est en effet advenu-, mais parce que je voulais savoir, les quotidiens français n’ayant rien fait le 16 mars et le 9 mai pour commémorer ces trente ans et la blogosphère guère mieux, si quelqu’un avait, comme moi, parcouru ce chemin du souvenir en France.
S’il l’avait fait, il n’était en tout cas pas parvenu chez moi !
Et puis, soudain, j’ai eu un afflux de requêtes parce que j’avais nommé le film italien en compétition à Cannes « Il Divo » de Paolo Sorrentino dans lequel Tony Servillo interprète le rôle d’Andreotti.
Il faut dire qu’entre-temps, Giulio Andreotti lui-même avait provoqué un mini-scandale lors d’une projection privée dont un journaliste italien de « La Repubblica » a rendu compte.
La presse française en a parlé
Ainsi, parmi d’autres, « Libération » a consacré à cette colère « divine » d’Andreotti l’article :
« A Cannes, Andreotti furieux de son portrait », commettant une légère erreur puisque ce n’est bien sûr pas à Cannes que la scène s’est déroulée.
Vous pourrez lire l’article complet ici mais je me permets d’en mettre en ligne quelques phrases puisqu’il semble que ce soient surtout les parties du film concernant l’affaire Moro qui aient provoqué l’ire du Divo Giulio et qu’il a eu une phrase ahurissante qui mérite d’être soulignée, ce que je fais en citant la partie concernée :
 
« Dans «Il Divo», l'acteur Tony Servillo qui interprète Giulio Andreotti, se lance dans un long monologue, égrenant une liste de morts dont Aldo Moro, chef de la Démocratie chrétienne enlevé et tué par les Brigades rouges en 1978. Dans cette affaire, des zones d'ombre subsistent sur le rôle du gouvernement Andreotti, accusé par la famille d'avoir sacrifié le leader politique.
 «Il est nécessaire de faire du mal pour réaliser le bien», fait dire à son personnage Paolo Sorrentino.
«Cela non alors, c'est trop !
Ce n'est pas correct de raconter la mort d'Aldo Moro comme s'il y avait quelque chose d'autre derrière les Brigades rouges», s'est insurgé Giulio Andreotti, aujourd'hui sénateur à vie.
 
 
 
 
 
Je pensais en être arrivée à ma dernière note, celle dans laquelle j’émettrais mon hypothèse personnelle (à laquelle je pensais consacrer une cinquantaine de lignes) et proposerais un épilogue ainsi qu’une bibliographie.
Mais, compte tenu du fait que je m’aperçois que ces notes pourront être lues lorsque le film sortira en France par quelques curieux de plus que mes fidèles habituels, j’ai totalement récrit ce post ce week-end afin de ne rien laisser au hasard et de préciser, tant que faire se pouvait, les faits, les noms et les dates en prenant le temps de vérifier une nouvelle fois toutes les sources sur lesquelles je m’appuie.
S’il s’agit toujours d’une interprétation personnelle de ces faits, tout au moins figurent-ils ici dans leur existence vérifiable.
Le post s’est ainsi considérablement allongé, a pris une tonalité différente de celle qu’il avait. Aussi ne puis-je ce soir lui accoler l’épilogue que je souhaite pour des raisons de cohérence.
Il y a donc encore une note à venir.
Que ceux qui commencent à en avoir assez prennent patience : la prochaine sera bien la dernière !
 
 
 
IV – Aldo Moro, un crime d’Etat ?
 
 
 
La vérité officielle sur l’Affaire Moro, vérité commune tant à l’Etat Italien qu’aux Brigades Rouges consiste en deux phrases : au printemps de 1978, les Brigades Rouges emmenées par Mario Moretti enlevèrent et séquestrèrent Aldo Moro afin de, dans le cadre de leur « campagne de printemps », porter un coup au « cœur de l’Etat ».
Devant la ligne de fermeté tenue par la DC et le PCI de ne se soumettre à aucune négociation, les BR exécutèrent leur prisonnier.
 
La « dietrologia » avance des thèses diverses.
Laissant de côté toutes celles qui sont purement impossibles (exemple : une hétéro direction des opérations avec le Mossad qui ne supportait pas les opinions pro palestiniennes de Moro mais qu’aucun détail concret ne vient corroborer), je ne citerai que les deux principales.
 
Mario Moretti aurait été -par le biais de la plaque tournante Hypérion (l’école de langues de Paris qui fut en ces années le lieu de rencontres de tous les terrorismes)- un agent mandaté ou un infiltré de la CIA au sein des BR, chargé de conduire l’exécution de Moro afin d’empêcher le « compromis historique » de se réaliser.
 
L’autre thèse s’appuie sur le « Dossier Mithrokhin » (du nom de cet obscur fonctionnaire du KGB qui recopia durant des années les listes des agents infiltrés par l’ex-URSS en Europe avant que de pouvoir fuir avec ses archives en Angleterre).
Le KGB ne souhaitait pas plus que la CIA que le « compromis historique » se fasse, ne voulant pas un parti communiste aussi peu « aligné » que l’était le PCI d’alors participer à un gouvernement en Europe.
Les défendeurs de cette thèse s’appuient sur le fait que deux des brigadistes ayant participé à l’affaire Moro, Valerio Morucci et Adriana Faranda aient été ensuite arrêtés dans une maison appartenant à Giulia Conforto, la fille d’un certain Giorgio Conforto désigné comme étant « l’agent Dario » dans « la liste » Mitrokhin.
 
Quelques-uns relient les deux thèses, les BR des années Moretti auraient été infiltrées par le KGB et la CIA qui avaient tous deux intérêt, comme dans le cas de Che Guevara, à se débarrasser d’un homme qui menaçait l’équilibre de Yalta.
 
 
A – Mario Moretti, le Sphinx des Brigades Rouges.
 
 
« La phrase la plus monstrueuse de toutes : quelqu’un est mort « au bon moment ».
Elias Canetti in « La Province de l’homme ».
 
 
Ce qui suit n’est -comme je l’ai indiqué dès le début de ces notes- que le fruit de mon intime conviction.
Je me situe forcément moi aussi dans la « dietrologia ».
Il me semble évident que tout tourne autour de la personne et de la personnalité de Mario Moretti.
Celui-ci, surnommé par Valerio Morucci « Le Sphinx des Brigades Rouges », n’a jamais parlé depuis son arrestation en 1981, sinon dans une entrevue accordée à Rossana Rossanda publiée sous forme de livre en Italie, qui n’apporte strictement rien de plus, sinon de conforter la thèse que j’ai nommée « officielle ».
 
Selon moi, Moretti est un homme qui avait une soif de pouvoir et d’hégémonie au sein des BR.
S’il fait partie du cercle fondateur, il le quitte très vite pour des raisons de désaccord quant aux formes de combats à mener pour s’en aller fonder à Paris avec quelques autres (Corrado Simioni et Duccio Berrio notamment) le « Superclan » italien qui est l’épicentre de l’école de langues Agorà (lieu de rencontre de tout le terrorisme international) qui prendra en 1977 (la date est importante) le nom d’Hypérion.
Ce mot de « Superclan » signifie alors « Superclandestini » : il regroupe des partisans d’une lutte armée contre l’Etat Italien drastique et sanglante.
Je pense que, dès ces temps, il est repéré par des membres de services secrets italiens infiltrés chez Agorà.
 
Lorsqu’il rentre en Italie, seul membre du « Superclan » à faire un retour vers les BR, il doit déjà avoir reçu l’assurance que, tôt ou tard, il en deviendra le chef incontesté.
Lorsque le cercle initial (Curcio, Franceschini) tombe sur la dénonciation d’un infiltré des carabiniers du Général Dalla Chiesa, on se souvient qu’il échappe au coup de filet mais ne « peut », même avec 48 heures de délai, prévenir les autres.
Curcio libéré par sa femme en février en 1975, il faudra encore 11 mois (la seconde arrestation de Curcio) à Moretti pour devenir le leader désormais incontestable et incontesté des BR et les réorganiser.
 
On parle alors de la « seconde fondation » des Brigades Rouges qui vont désormais étendre les cibles de leurs actions et passer à la violence assassine (8 juin 1976 : meurtre -pour la première fois prémédité- à Gênes du Procureur Francesco Coco).
Moretti continue de se rendre fréquemment à Paris, tout en sillonnant l’Italie entière de façon à structurer des colonnes BR dans les grandes villes. Le mouvement a alors des centaines de militants clandestins et bénéficie d’une sympathie « romantique » dans certaines ailes de l’extrême gauche qui n’ont pas fait le choix de la lutte armée.
 
Parallèlement, depuis fin 1975, sont en cours des tractations entre Aldo Moro et Enrico Berlinguer pour donner naissance à un gouvernement bicéphale, que l’un et l’autre retiennent comme la seule solution afin d’éviter à l’Italie de s’enferrer dans ce qui pourrait prendre la forme d’une guerre civile et même amener à un coup d’état.
 
A l’automne 1977, les BR décident d’enlever un homme d’Etat afin de lui extorquer des révélations sur le gouvernement Italien des trois décennies 45-75 et ses compromissions extérieures.
Trois noms sont en jeu : Giulio Andreotti -dont la collusion avec la Mafia est connue depuis des années et qui a été depuis les années des premiers fondateurs la cible « rêvée » des BR-, Amintore Fanfani (le Président du Sénat) et Aldo Moro.
Grâce à de vives interventions de Moretti, c’est sur Aldo Moro que se porte le choix et si les BR déclarèrent toujours que c’était la cible la plus facile, on ne peut s’empêcher -étant donné qu’il était réellement « le moins impliqué » de tous »- de voir là un effet du « compromis historique », d’une action décidée contre le « compromis historique » non tant par les BR que par Moretti, habilement dirigé par un ou plusieurs membres des services secrets italiens qui étaient les garants des « Stay Behind » de «  Gladio » et qui avaient porte ouverte chez Hypérion -on a même ouvertement soupçonné Corrado Simioni, directeur de cette école de langues peu orthodoxe à partir de 1977, d’être un collaborateur de l’USIS (United States Information Service)-.
 
On notera que, durant les jours de l’affaire Moro, Hypérion « ouvrit » une succursale à Rome, succursale qui ne consista qu’en la location d’un siège qui fut déménagé dès les premiers jours de juin 1978.
Ceci pourrait expliquer un fait curieux rapporté par tous ceux qui furent les geôliers de Moro à Via Montalcini : Moretti fut le seul à interroger Moro mais il venait toujours avec ses questions préparées à l’écrit par avance.
Des questions « télécommandées » seraient une explication plausible.
 
Je tiens à ce point à préciser une chose : je ne mets pas en cause ici l’intégralité des services secrets italiens, pas plus que celle de tous ceux qui avaient un rapport direct avec « Gladio » : je parle bien de quelques membres.
Je ne m’étendrai pas sur ce qui est connu de tous : dans tous les pays, il y a des services secrets, dans tous les pays, il y a des « guerres » à l’intérieur de ces services secrets.
A avoir décidé de l’affaire Moro, dans cette première partie « temporelle » des faits, il y aura eu tout au plus quelques hommes.
 
Reste la question de conscience, celle qui me poursuit depuis des années : Moretti savait-il ? Agit-il de plein choix, dévoyant ainsi les BR ?
A cette date (2008) et malgré l’absence totale d’empathie que j’éprouve pour cet homme, je crois vraiment qu’il ne fut que manipulé, qu’il se crut l’objet de l’attention -non de services secrets- mais de « camarades » mondialement représentatifs de l’Italie dans les sommets du terrorisme international qui l’avaient choisi pour le mettre à la tête des BR.
Ainsi accueillit-il sans soupçon toute la logistique (armes, membres extérieurs aux BR) qui lui permit de réussir la miraculeuse opération « militaire » de l’enlèvement Via Fani.
 
Qu’il soit pris dans une « toile d’araignée » -comme l’indique le titre (« La tela di ragno ») de l’un des meilleurs livres consacrés par Sergio Flamigni à l’affaire Moro- il doit, à mon sens, l’avoir compris peu après, lors de la seconde partie de cette histoire, celle des tractations avec la Démocratie Chrétienne.
Mais il était alors trop tard pour reculer.
 
 
 
B – « Il devait mourir ».
 
 
« La justice est comme une toile d’araignée ; elle retient les petits insectes tandis que les grands percent la toile et restent libres. »
Solon, né en 640 avant J.C.
 
 
Et on en vient aux 55 jours qui vont du 16 mars au 9 avril 1978.
Pour les BR, toutes manipulées qu’elles étaient sans le savoir, traiter avec l’Etat était un point essentiel : cela devait avant tout leur conférer une « surface » politique, la reconnaissance que, même en tant qu’organisation armée, que même en tant que « dénommés » terroristes (voyez aujourd’hui les revendications des Farc en Colombie), ils étaient des représentants d’une composante de ce communisme dont ils se réclamaient.
Identité que leur refusait la DC mais plus encore la direction du PCI qui ne voulut jamais se reconnaître aucune parenté avec l’extrême gauche durant toutes les Années de plomb.
 
La ligne de fermeté, sur laquelle on peut s’arrêter avant que d’examiner ses aspects « louches » et tout ce qui fut fait pour ne surtout pas retrouver Aldo Moro vivant, s’explique donc en trois points.
-La Démocratie Chrétienne avait peur que s’ils établissaient des tractations, la moindre concession n’encourage d’autres actes de terrorisme.
-Ils avaient peur aussi que, s’ils traitaient, les communistes ne le considèrent comme une faiblesse et ne renoncent à leur soutien au gouvernement.
-Les communistes, eux, avaient peur que s’ils montraient la moindre ouverture à une conciliation, on ne les associe aux terroristes. Ils avaient fait un dur chemin pour arriver à être considérés comme des membres potentiels d’un gouvernement : ils ne pouvaient pas tout lâcher, fût-ce pour sauver la vie d’un homme.
 
Quand j’écris la Démocratie Chrétienne, il est bien évident pour vous que je ne me réfère pas à tous les adhérents de ce parti.
Il devra donc vous être tout aussi évident que, dans ce qui suit, tous les membres DC du Parlement ou du Sénat, voire du Gouvernement en 1978 ne sont pas non plus concernés chacun au même titre.
 
Commençons d’ailleurs par nous demander qui dirigeait réellement l’Italie durant les Années de plomb. 
La Démocratie Chrétienne, le parti d’Aldo Moro, au sein duquel tous n’étaient pas -loin s’en faut- favorables au « compromis historique ».
La Démocratie Chrétienne, certes, mais le pouvoir de l’argent, ce qui dirige toujours un pays de façon occulte était, lui, aux mains des entrepreneurs, et une bonne partie d’entre eux étaient membres de la Loge P2.
La Loge P2 étant aussi le vivier de membres de services secrets (qui n’étaient pas seulement ceux tournant autour de « Gladio » mais surtout ceux qui s’occupaient de la « sécurité intérieure »), cela explique combien on mit peu d’ardeur à rechercher Aldo Moro, leur bête noire, comment on alla s’enferrer dans de fausses pistes par erreur, négligence (selon la version officielle).
Ou volontairement, selon tout ce qui fut révélé au cours des ans.
 
Ayant donné beaucoup de détails dans mes posts précédents, je ne reviendrai pas sur ceux-ci.
Je me contenterai d’en rapporter un ultime : le 19 mai 1978, 10 jours après la mort d’Aldo Moro, on découvre à Rome, Via Foà, l'imprimerie qui a servi aux Brigades Rouges pour tirer leurs communiqués.
Outre le fait que trois des machines en place proviennent des services secrets (les brigadistes témoigneront toujours que ces trois appareils amenés sur place par Moretti lui-même avaient été acquis chez des brocanteurs, lesquels devaient les tenir de vente de matériel usé de l’Etat), on s’aperçoit quelques jours plus tard que cette adresse figurait dans les documents saisis chez Moretti, Via Gradoli, le 18 avril et qui n’avaient pas été tous dépouillés jusque là.
 
Par ailleurs, j’ai déjà parlé très brièvement des tentatives de négociation lancées par le leader socialiste Bettino Craxi.
Pour développer un peu, elles eurent lieu avec deux des brigadistes du « comité » chargé de la gestion de l’enlèvement  et de l’ « incarcération » de Moro (ils étaient les deux membres chargés d’acheminer les courriers).
Il s’agissait d’Adriana Faranda et de Valerio Morucci dont il a été question plus haut (et qui furent les deux seuls membres du comité BR à voter contre l'exécution d'Aldo Moro à la veille du 9 mai 1978).
Ces contacts advinrent non directement avec le Parti Socialiste italien mais à travers un « fil » avec Lanfranco Pace, membre de l’organisation « Potere Operaio » dont le couple avait fait partie avant d’entrer dans les BR.
De l’aveu même de ceux-ci (les trois protagonistes), ils se rencontrèrent –pour ces négociations qui n’aboutirent pas- neuf fois dans des bars ou des snacks, une fois même dans le restaurant où l’escorte de Giulio Andreotti avait l’habitude de déjeuner, sans jamais être arrêtés ou même suivis (du moins pour ce qui est dit de façon officielle -et comment pourrait-il en être autrement ?- car s’ils l’avaient été, ils auraient conduit directement à la prison de Moro).
Or, pendant ces années et encore plus particulièrement pendant ces 55 jours de crise, toute personne qui était dans une grande ville italienne était contrôlée au moins une fois par jour par la police.
Si on ne contrôla jamais aucun des membres de l’ensemble du « comité » BR de l’affaire Moro qui pourtant, allaient et venaient de lieu en lieu pour gérer leur affaire en restant en liaison permanente avec les autres brigadistes qui n’étaient pas en charge de la séquestration, c'est qu'on ne voulut pas les contrôler.
 
J’ai expliqué dans la note qui précède que si tout embryon de tractation visant à sauver la vie d’Aldo Moro n’aboutit pas, c’est que Moretti était en fait dorénavant obligé de s'employer dans l'urgence à une toute autre négociation.
Se sachant découvert, il échangeait sa vie et celles de ses camarades contre « Le Mémorial de Moro », les écrits de l’otage qui en avait trop dit, beaucoup plus dit que l’on s’était attendu à ce qu’il dise, et qui étaient devenus la seule chose importante, le seul objet de troc valable pour les « plus impliqués » dans la DC, dans la Loge P2.
Le reste ne fut qu’ignoble mascarade.
A partir du 20 avril, ce sont les meilleurs experts des services secrets qui sont chargés de couvrir toutes ces opérations.
Et quelque part, on peut dire que Moretti réussit ce qu’il voulait, c’est-à-dire sauver les siens puisque des 32 brigadistes condamnés pour l’affaire Moro, à part l’un qui mourut d’un infarctus à l’hôpital- après plusieurs malaises cardiaques en prison- tous les autres sont aujourd’hui en semi-liberté et exercent des activités plutôt attrayantes.
Seul Moretti, dans les semaines qui suivirent son arrestation en 1981, fut dans sa première maison d’arrêt victime d’une étrange tentative de meurtre de la part d’un mafieux.
Il put dévier le coup qui était fait pour tuer et l’on ne peut s’empêcher -quant au commanditaire- de songer à la collusion de Giulio Andreotti avec la Mafia (voir plus bas).
La mort de Moretti, l’unique à tout savoir, aurait sans doute ouvert la porte à une élimination physique de tous les participants BR de l’affaire Moro mais là, après l’attentat manqué contre "Le Sphinx", la signature aurait été par trop évidente.
 
Si j’ai longtemps cru à tort qu’alors que s’approchait cette date anniversaire des trente ans, l’un ou l’une des membres des BR parlerait, c’est que je me rendais pas compte de la loi de l’omertà qu’ils doivent respecter vis-à-vis de celui auquel ils ont tous tourné le dos -tout comme lui l'a fait d'ailleurs- mais auquel ils savent qu’ils doivent d’être vivants.
 
Mais enfin, dira-t-on, comment au sein de la DC, n’y eut-il aucune voix pour s’élever contre la ligne de fermeté en lisant les lettres d’Aldo Moro, de cet homme qui demandait la vie sauve ne voulant pas payer pour tous ?
Il y en eut très peu, discipline de parti oblige, mais il y eut tout de même Amintore Fanfani (il fut le seul présent parmi les politiques à être appelé par la famille aux véritables obsèques de Moro) : dans les tous derniers jours de la séquestration, il obtint finalement d'Andreotti  la possibilité de présenter une motion pro-négociations lors d’un comité directeur du parti : on lui fixa solennellement la date du 9 mai en fin l’après-midi….
Vous comprendrez aisément pourquoi cette motion ne fut jamais lue.
 
Cette horreur, cet aveuglement, ce sacrifice de la vie d’un homme au nom de la raison d’Etat, comment ne furent-il pas brisés ?
Et Francesco Cossiga, l’ami, celui dont Moro avait bâti toute la carrière, ce Cossiga qui était lui aussi un partisan du compromis historique mais qui devint soudain en mars 1978 ce Cossiga Ministre de l’Intérieur qui reçoit l’émissaire américain Pieczenick, qui forme des comités de crise avec des membres des services secrets tous plus ou moins liés à la Loge P2 avec lesquels il concocte les pans « Victor » et « Mike », comment se fait-il qu’il « trahisse » ainsi ?
Est-il devenu aussi fou que l’on prétend que Moro l’est devenu dans sa « prison du peuple » ?
 
Moro devait mourir.
« Il devait mourir. ». « Doveva morire » est le titre du livre publié cette année en février par le juge Ferdinando Imposimato, chargé des deux premiers procès Moro.
Je souhaite vivement que cet ouvrage soit bientôt traduit en français, ne serait-ce que pour son dernier chapitre et son appendice.
Parmi les nombreuses raisons qu’il évoque et pour lesquelles selon lui, Aldo Moro « devait » mourir, il en est une qu’il fallait avoir le courage d’écrire, trente ans après.
 
Dans sa carrière politique, Moro avait couvert à peu près toutes les fonctions sauf une, la Présidence de la République Italienne.
Candidat proposé plusieurs fois (il n’y a pas d’élection présidentielle en Italie mais une nomination par consensus des composantes parlementaires), il s’était toujours heurté à des manœuvres de factions opposées de la Démocratie Chrétienne.
Bien qu’il n’aspirât nullement à ce titre (pour des raisons de santé, Moro avait en 1975 envisagé très sérieusement de se retirer de la vie politique mais il y resta car il sentit qu’il était le seul interlocuteur capable de mener à bien les négociations avec le PCI autour du « compromis historique »), en mars 1978, son tour était venu.
Après l’approbation du gouvernement Andreotti par la DC et le PCI le 16 mars (le jour de l’enlèvement Via Fani), la logique prévoyait un changement présidentiel.
Moro était le seul homme de la situation.
Et au vu de la situation précisément, il s'apprêtait à accepter la charge.
C’est si vrai que le 29 mars, Arrigo Levi, le directeur du journal « La Stampa » propose que le Président encore élu Giovanni Leone se démette et que l’on élise Moro, même prisonnier, symboliquement à la place « où il aurait dû être »…
Giovanni Leone ne bougea pas.
Il fallut attendre le 15 juin 1978 pour qu’il soit remplacé par Sandro Pertini, un socialiste fort âgé qui était l’une des plus belles figures de la Résistance Italienne au Fascisme.
 
Si Leone ne répond pas à la requête d'Arrigo Levi, c'est que -selon Imposimato- deux hommes attendent alors cette même place : Cossiga et Andreotti et qu’ils sont prêts à tous pour l’obtenir.
L’appendice du livre vient confirmer son propos.
Il s’agit d’un entretien avec Eleonora Moro, la veuve d’Aldo Moro, aujourd’hui âgée de 91 ans.
Des BR, elle ne parle même pas, elle dit seulement savoir et n’avoir jamais pu pardonner aux quatre « voyous » de la Démocratie Chrétienne qui voulurent bâtir leur carrière sur la dépouille de son mari. Elle précise que deux d’entre eux sont encore vivants et qu’elle ne les saluerait pas pour un empire.
 
Cossiga ne put pas devenir Président en 1978. Il dut démissionner de son poste de Ministre de l’Intérieur dès le jour de la découverte du corps d’Aldo Moro.
Cependant, de 1985 à 1992, il accéda enfin à la charge suprême.
Au cours de son mandat, en octobre 1990, lors de la trouvaille de la seconde version du « Mémorial de Moro » dans la cache milanaise de Via Montenevoso, lorsque Andreotti fut contraint de révéler l’existence de « Gladio » à l’Italie entière,  Cossiga avoua avoir été dès le début le « référent » de l’organisation « Gladio » et ne pas le regretter.
Cependant, à la fin de son mandat présidentiel,  il fut mis en accusation par le Parlement en 1993 pour avoir fait pression sur les différentes commissions d’enquêtes parlementaires sur : le terrorisme, les massacres des Années de plomb, Gladio, la Loge P2, les services secrets italiens etc., en tout 29 chefs d’accusation qui furent tous classés sans suite.
Démissionnaire de la Démocratie Chrétienne avant que celle-ci ne se dissolve dans l’ère berlusconienne, Francesco Cossiga est toujours actif aujourd’hui et occupe l’un des postes de « sénateur à vie » propres au système italien.
 
Giulio Andreotti ne fut pas non plus élu en 1978.
Il demeura Président du Conseil jusqu’en août 1979, assuma le poste de Ministre des Affaires Etrangères dans tous les gouvernements (au nombre de cinq) qui furent en place de 1983 à 1989.
Après quoi, il redevint de 1989 à 1992 par deux fois Président du Conseil.
Il est lui aussi aujourd’hui sénateur à vie.
 
Pourtant, outre à avoir été condamné en 2003 pour avoir commandité le meurtre (directement relié à l’affaire Moro comme j’ai eu l’occasion de le dire dans la note qui précède) en 1979 de Mino Pecorelli [sentence brisée en Cassation], « Il Divo » Giulio Andreotti a aussi été reconnu l’année suivante (2004) coupable [par une autre cour de Cassation] de « participation à l’association de malfaiteurs dénommée Cosa Nostra » (autrement dit la Mafia), au terme de deux procès qui duraient depuis 1993.
Hélas, la sentence aurait été exécutoire seulement si elle était arrivée avant fin 2002.
Lorsqu’elle fut prononcée, le délai de prescription des faits bénéficia à Andreotti.
Et dire que certains s’étonnent que des noms de mafieux de la « Bande de la Magliana » soient en corrélation avec l’assassinat d’Aldo Moro…
 
Si j’avais à faire un film sur Aldo Moro, je crois que la dernière image se figerait sur deux documents d’archives : le 29 avril 2006, Cossiga et Andreotti accordèrent la confiance au Gouvernement de Romano Prodi, lui assurant les deux voix qui lui manquaient après des élections très serrées contre Berlusconi.
Cette année, le 24 janvier 2008, Cossiga vota la confiance à Prodi tandis que Giulio Andreotti s’abstint, ouvrant ainsi la voie aux dernières élections qui ont vu la victoire de Berlusconi.
 
Trente ans ont passé depuis la mort d’Aldo Moro et ces deux-là en sont encore à avoir le pouvoir de faire et de défaire des gouvernements.
 
 
 
 
 
 
(A SUIVRE)