Aldo Moro, le polaroïd des Brigades Rouges en date du 19 avril 1978.

 

« Tout est inutile quand on ne veut pas ouvrir la porte. »
Aldo Moro, 5 mai 1978, dans sa dernière lettre à sa femme.
 
 
II – Aldo Moro, la raison d’Etat.
 
 
L’affaire Moro faisant référence à un passé lointain, à des partis politiques qui n’existent plus, des services secrets tant italiens qu’étrangers évaporés eux aussi -tout au moins sous la forme qu’ils avaient à l’époque-, une loge « maçonnique » à la structure bien spéciale (toutes choses sur lesquelles je reviendrai lorsqu’il le faudra), il en résulte qu’elle pourrait apparaître aujourd’hui comme totalement incompréhensible aux non-initiés.
 
Ma démarche consistera donc (comme l’a été celle de tant d’autres), pour rapporter les faits « objectifs » de ces 55 journées avant que de livrer les autres hypothèses, à m’en tenir à une stricte chronologie.
 
Toutefois, comme il y sera beaucoup question des lettres écrites par Aldo Moro durant sa détention, il faut faire le point sur ce qui nous est connu de celles-ci aujourd’hui, en 2008 (même si dans cette succession de faits, il ne sera tenu compte que des missives d'Aldo Moro publiées en 1978).
 
On ignore le nombre réel de ces lettres.
95 d’entre elles ont été réunies et publiées dans plusieurs livres, en Italie et dans le monde.
Celles dont la diffusion n’a pas été autorisée par la Magistrature concerneraient des courriers très privés à des familiers, tout comme le testament d’Aldo Moro n’a jamais été publié.
 
La découverte de ces missives advint en deux fois : le 1er octobre 1978, par des agents sous l’autorité du Général Dalla Chiesa, dans un « repaire » milanais des Brigades Rouges.
A cette date, on trouve 28 lettres et ce qui sera nommé le « Mémorial de Moro » (des notes sur l’Histoire de la Démocratie Chrétienne, les services secrets etc.), le tout en photocopies de textes manuscrits d’Aldo Moro ou bien de pages dactylographiées.
Je reparlerai de ce premier archivage qui fut pour le moins conduit de façon peu déontologique, de manière délibérée ou par amateurisme.
En juin 1990, le nouveau propriétaire de cet appartement faisant faire des travaux découvre une cache qui contient les autres lettres, plusieurs variantes du testament d’Aldo Moro et une version plus complète du « Mémorial », l’ensemble étant constitué d’un ensemble de 423 feuillets composé à nouveau de photocopies de textes manuscrits ou dactylographiés.
Du corpus de lettres, 13 sont alors déjà connues parce qu’elles furent envoyées à leurs destinataires par les BR en 1978, 7 d’entre elles ayant même été alors publiées dans les journaux.
Il  apparaît à la lecture des différents procès des brigadistes que 5 autres auraient été envoyées par leurs soins mais leurs destinataires ont toujours nié les avoir reçues.
De certaines de ces lettres -ou du moins de leurs photocopies- (tout comme de la plus grande partie des notes constituant le « Mémorial de Moro »), il faut ajouter qu’il manque des pans entiers (détruits par les Brigades Rouges, par d’autres, perdus, non terminés par Aldo Moro lui-même ?). Il est impossible de se prononcer.
 
 
 
Chronique que l'on pourrait appeler " officielle " de la séquestration d’Aldo Moro...
 
(On s’étonnera peut-être que j’aie choisi de faire figurer dans ces dates quelques faits en apparence infimes. Ils auront cependant un rôle à jouer dans d’ultérieurs éclaircissements).
 
 
Le 18 mars est publié le premier communiqué des B.R. : Aldo Moro est détenu dans une « prison du peuple ». Il y sera jugé comme « le plus haut responsable, le théoricien et le stratège indiscutable des actes contre-révolutionnaires de la bourgeoise impérialiste et du régime démocrate-chrétien qui opprime le peuple italien depuis 30 ans » par un tribunal populaire et les réponses qu’il fera à tous les interrogatoires qu’il subira seront ultérieurement portées à la connaissance de tous.
 
 
Ce même jour, la police se rend, sur dénonciation d’une habitante qui y a entendu des bruits suspects, dans un appartement de l’immeuble du 96 via Gradoli à Rome, occupé par Mario Moretti sous un faux nom depuis l’année précédente.
Comme il n’y a personne, l’agent repart après avoir interrogé quelques voisins qui disent n’avoir jamais eu de problèmes avec cet occupant, un soi-disant ingénieur qu’ils qualifient de discret.
 
Le 17 et le 19 mars sont retrouvées, l’une après l’autre, dans la rue Licinio Calvo particulièrement peuplée et passée au peigne fin le jour du drame deux des voitures qui ont servi à l’enlèvement d’Aldo Moro.
Pied de nez des Brigades rouges aux premières recherches que d’être revenus par deux fois déposer les véhicules au même endroit ou négligence inquiétante de la police, police qui le même jour diffuse des photos de brigadistes présumés présents lors du kidnapping mais qui sont déjà en prison depuis des mois ?
 
Le 21 mars sont votées des lois d’exception antiterroristes.
 
Tandis que le 25 mars débute le « procès populaire », communiqués des BR et lettres d’Aldo Moro à sa famille mais aussi aux membres de son parti, à d’autres ainsi qu’au Pape Paul VI vont commencer à parvenir soit à la presse, soit à leurs destinataires.
 
29 mars : La Démocratie-Chrétienne, après avoir examiné la lettre d’Aldo Moro* adressée au Ministre de l’Intérieur Francesco Cossiga et dans laquelle Moro demande que soient ouvertes des négociations en vue de sa libération, fait part publiquement de son refus d’entrer dans de quelconques tractations au nom de la « ligne de fermeté » et de la raison d’état.
Le Parti Communiste fait connaître son approbation.
 
*Extrait de la lettre de Moro :
« …Je dois penser que le lourd bilan qui m’est imputé m’incombe en ma qualité de représentant qualifié de la DC dans son ensemble, impliqué dans la gestion de sa ligne politique. A dire vrai, nous sommes tous, nous membres du groupe dirigeant, appelés à comparaître, et c’est notre action collective qui est mise en accusation et dont je dois répondre. […] Le sacrifice des innocents au nom d’un principe abstrait de légalité, lors donc qu’un état de nécessité indiscutable devrait amener à les sauver est inadmissible. […]Adopter une attitude hostile serait une vision de l’esprit et une erreur.
Que le Très-Haut vous illumine pour le mieux, vous évitant de vous enliser dans un épisode douloureux, qui pourrait avoir de multiples conséquences … »
 
2 avril : Lors d’une séance de spiritisme qui se tient dans le milieu d’universitaires bolognais (Romano Prodi, alors jeune enseignant, y est présent), l’ « assiette qui tourne » révèle qu’Aldo Moro est détenu à « Gradoli ». 
Oublieuse de la visite du 18 mars dans la rue Gradoli à Rome, la police part fouiller le village de Gradoli, dans la province de Viterbe.
Le même jour, le Pape lance un appel aux « hommes des Brigades Rouges ».
 
3 avril : On ignore tout des réelles relations entre Moro et ses geôliers. Toutefois, dans une lettre qu’il adresse à sa femme, il affirme être bien traité.
Dans une autre, il lui conseille de faire appel « aux mouvements de femmes et de jeunes ».
Aldo Moro, malgré ses charges politiques n’a jamais abandonné l’enseignement du Droit à l'Université.
Aimé de ses étudiants, on voit dans ce courrier qu’il pense que les groupes progressistes qui ont fleuri en Italie depuis 10 ans peuvent intercéder pour lui.
Bilan d’un homme qui ne se considère pas comme responsable de ce dont il est accusé.
C’est en ce sens que Leonardo Sciascia, pour parler de lui, reprendra la célèbre formule de Pasolini « le moins impliqué de tous ».
 
Le 4 avril, lors de la séance de questions au gouvernement, le Président du Conseil Andreotti réaffirme qu’il ne saura jamais être question de traiter avec les Brigades Rouges.
Ces déclarations suivent la réception d’une nouvelle lettre de Moro au Secrétaire de la DC, Benigno Zaccaginini.
Commence alors une  sorte de « campagne » de dénigrement, visant à mettre en doute le bon fonctionnement du raisonnement du prisonnier en disant que tous ces courriers dans lesquels il exhorte à négocier ne sont pas « moralement attribuables » à Aldo Moro.
Les plus grands journalistes tiendront, tout au long des jours de la séquestration, cette même ligne, celle d’un Moro subissant une coercition certaine de la part de ses ravisseurs ou, plus encore, grâce à des médecins appelés à la rescousse, l’idée d’une invalidité mentale de l’otage suite à son enlèvement, (idée sur laquelle tout le monde est revenu avec remords à cette date (2008) mais qui fut en son temps nommée la « psychiatrisation de Moro »…).
 
15 avril : Communiqué des Brigades Rouges annonçant que le procès populaire d’Aldo Moro est terminé «... sans que  celui-ci ait révélé de secrets concernant la DC, son rôle de chien de garde de la bourgeoisie, son devoir de pilier de l'Etat des Multinationales que le prolétariat ne connaisse déjà...» et que le prisonnier a été condamné à mort.
 
17 avril : Deux interventions, l’une de Kurt Waldheim et l’autre d’Amnesty International, pour sauver Moro.
 
Le 18 avril, les journaux reçoivent un faux communiqué des Brigades Rouges annonçant la mort de Moro par suicide et indiquant que son corps peut être retrouvé dans le lac de La Duchessa, à Rieti.
Les fouilles sont bien sûr, infructueuses.
Le jour même, la police parvient enfin à déceler le repaire de Via Gradoli. Moretti n’y est pas mais on découvre une cache d’armes et de nombreux documents, immédiatement placés sous séquestre.
Ces documents ne sont pas (du moins officiellement) examinés immédiatement et pas avant la mort d’Aldo Moro. C’est dommage, ils auraient appris beaucoup sur la logistique de la « colonne romaine » des Brigades Rouges et, de fil en aiguille, peut-être amené à l’appartement de Via Montalcini où Moro était détenu.
 
Le 19 avril, « Lotta Continua », l’une des branches non terroriste de l’extrême gauche, publie un appel en faveur de Moro signé par des personnalités et des anonymes de toutes tendances.
 
20 avril : Publication d’un « vrai » communiqué des BR incluant un polaroïd d’Aldo Moro vivant tenant dans les mains un journal du jour pour démentir le faux de la veille (« œuvre de l’Etat pour jeter le discrédit ») et posant pour la première fois les conditions d’un échange : la vie d’Aldo Moro contre la libération de prisonniers politiques de leur groupe (le procès des fondateurs des Brigades Rouges est alors précisément en cours en à Turin).
Ultimatum de 48 heures.
 
Bettino Craxi, secrétaire du Parti Socialiste Italien appelle à la négociation, rompant la ligne de la raison d’Etat, jusqu’alors approuvée par tous les partis.
 
Moro écrit au Pape et à Zaccagnini. La lettre à ce dernier, terrible plaidoirie, est publiée dans les journaux.
« …Aucune voix, alors que c’était inévitable dans un parti démocratique comme le nôtre ne s’est élevée pour s’opposer ; on a fait en sorte que cela soit ainsi. […] Est-il possible que vous soyez tous d’accord pour vouloir ma mort au nom d’une soi-disant raison d’état que quelqu’un vous suggère lividement, comme si elle apportait une solution à tous les problèmes du pays ? […] Refusez sans attendre de donner une réponse immédiate et simpliste, une réponse de mort. […]Souvenez-vous, comme doivent s’en souvenir toutes les forces politiques, que la Constitution républicaine, comme premier signe de renouveau, a aboli la peine de mort. […] Si vous n’intervenez pas, une page terrifiante de l’histoire italienne sera écrite.
Mon sang retomberait sur vous, sur le parti, sur le pays…. »
 
21 avril : A New-York, le Conseil de Sécurité refuse de lancer un appel aux Brigades Rouges comme l’avait suggéré l’Ambassadeur Américain aux Nations Unies, David Young.
Nouvel appel du Pape à la clémence des « hommes des Brigades Rouges » pour la libération « sans conditions » d'Aldo Moro.
 
Le 24 avril, paraît un nouveau communiqué des Brigades Rouges indiquant les noms de treize prisonniers qu’ils veulent faire libérer. Etrange liste qui va de membres des origines à de très récents brigadistes de peu d’envergure.
Encore une lettre de Moro à Zaccagnini, toujours sur le même ton polémique.
 
25 avril : Alors que Bettino Craxi publie dans « L’Avanti » un fervent appel à la tractation, distribution d’un message des « amis » démocrates-chrétiens de Moro : « Dans les lettres qui nous parviennent, ce n’est pas l’homme que nous connaissons. ».
 
Le 28 avril, dans une vibrante allocution à la télévision en appelant aux veuves de tous ceux qui sont tombés en ces années dans l’accomplissement de leur devoir, Giulio Andreotti  brûle définitivement toute possibilité de négociation avec les BR : en se basant sur de semblables valeurs, il a ainsi conquis la majeure partie de la population quant à la seule solution de la « ligne de fermeté ».
 
29 avril : Arrive à la direction du journal le « Messaggero » une lettre de Moro à l’ensemble de la Démocratie Chrétienne tandis que court le bruit que des membres du parti en ont reçues d’autres à titre personnel.
Ce courrier véhément envers « ceux qui ne le reconnaissent pas » et accusateur (mais qui montre un être encore plein de confiance dans l’initiative socialiste -Aldo Moro, il faut le dire, aura espéré jusqu'au bout) s’achève par une indication quant à ses funérailles si le pire devait se produire :
 
« … Je meurs si telle est demain la décision de mon parti, dans la plénitude de ma foi chrétienne et dans l’amour immense pour une famille exemplaire que j’adore et sur laquelle j’espère veiller du haut des cieux. […]
Mais ce bain de sang ne fera de bien ni à Zaccagnini, ni à Andreotti, ni au pays. Chacun portera la responsabilité qui est la sienne.
Je ne désire pas autour de moi les hommes du pouvoir. Je veux près de moi ceux qui m’ont vraiment aimé et continueront à m’aimer et à prier pour moi.
Si tout a été décidé, qu’il en soit fait selon la volonté de Dieu. Mais que nul responsable ne se dissimule derrière ce qu’il prétend être le devoir accompli.
Les choses seront claires, elles seront claires bientôt. » 
 
30 avril : Un brigadiste téléphone à la famille Moro pour réclamer une intervention immédiate de Zaccagnini afin de sauver la vie du prisonnier. Il se dira plus tard que la libération d’un seul prisonnier, même d’importance mineure, aurait suffi.
 
1er mai : Appel solennel et très dur de la famille Moro aux dirigeants de la DC.
 
3 mai : Andreotti répète son « non » définitif dans une lettre manuscrite (le geste porte en lui une forte charge symbolique) que la presse publie, il le réitèrera le 5 mai en comité interministériel.
Ce jour-là (le 5 mai), dernier communiqué des BR :
« Nous concluons la bataille commencée le 16 mars en exécutant la sentence à laquelle Moro a été condamné. »
 
Quelques jours d’angoisse où Craxi et quelques autres, supputant sur la forme grammaticale du gérondif, tentent d’agir encore.
 
Enfin, le 9 mai, un brigadiste appelle un ami des Moro pour faire connaître le lieu où pourra être retrouvé le corps d’Aldo Moro.
Communiqué de la famille :
« La famille désire que soit pleinement respectée par les autorités d’Etat et le parti la précise volonté d’Aldo Moro. Ce qui signifie : point de manifestation publique, ni cérémonie, ni discours ; point de deuil national, de funérailles d’Etat, ni médaille du souvenir. La famille s’enferme dans le silence et demande le silence. De la vie et de la mort d’Aldo Moro l’Histoire jugera. »
 
Le 10 mai ont lieu les obsèques dans la plus stricte intimité.
Aldo Moro est inhumé dans le minuscule cimetière du village de Torrita Tiberina, dans un angle quasiment invisible au regard de qui passe mais où le soleil porte presque toujours.
 
13 mai : Funérailles nationales dans la Basilique St Jean de Latran en présence de tous les hommes de pouvoir et de tous les représentants des partis mais sans la présence d’un seul membre de la famille et devant un cercueil vide.
C’est le Pape Paul VI qui préside à la cérémonie factice, celui-là même auquel, dans l’ultime lettre d’Aldo Moro qui nous est connue (un courrier incomplet transmis par les BR à sa femme), Moro consacrait sa dernière phrase :
 
« Le Pape a fait bien peu; peut-être en aura-t-il quelque scrupule. »
 
 
 
 
 
(A SUIVRE)