Batterie côtière de Porsmoguer-en-Plouarzel où Alain Robbe-Grillet fait mourir Henri de Corinthe son double de la trilogie des "Romanesques", Photo de Bruno Fourn.

                                                       Photo © Bruno Fourn
 
 
 
Il y a encore moins d’un mois, je ne connaissais pas Bruno Fourn.
Je ne le connais guère plus aujourd’hui. Pas plus qu’il ne me connaît.
Je ne sais comment il est parvenu sur mon blog, ni comment il a eu mon adresse mail personnelle. Mais il est des questions que l’on ne pose pas.
 
Le 12 février m’est donc arrivé un courriel de ce Brestois, ami depuis 1985 d’Alain et Catherine Robbe-Grillet, m’indiquant qu’il avait écrit fin janvier un texte virulent en réponse à ceux qui faisaient un procès à Alain Robbe-Grillet, suite à la publication de « Un Roman sentimental ». 
Je lui ai dit que je le lirais avec grand plaisir. Il me l’a adressé le 15 février.
Ce texte s’intitulait « Il reste Robbe-Grillet ! », je l’ai beaucoup aimé car j'y voyais aussi -entre les lignes- une admirable analyse de la « fonction » de la littérature.
J’ai invité Bruno Fourn à prendre contact avec Jean-Michel Devesa qui organisait un colloque avec Alain Robbe-Grillet à Bordeaux pour le 5 avril, colloque qui devait notamment traiter de ce « Un Roman sentimental ».
 
Tandis que deux de nos courriers se croisaient à nouveau est arrivé l’inéluctable.
Totalement inattendu aussi bien pour l’un que pour l’autre.
Et nous étions alors tous deux en possession de ce texte dont les premières lignes pouvaient sembler soudainement prophétiques -et par là même culpabilisantes pour lui comme pour moi car ce qu'il avait pensé à la mort de Julien Gracq, je l'avais très exactement pensé moi aussi-, ce texte dont le seul titre se mettait à peser bien lourd tout à coup…
 
Lorsqu’il est revenu de la cérémonie de Caen, Bruno Fourn m’a fait savoir qu’il voulait maintenant le publier, tel qu’il est, rédigé au présent, en hommage à l’Ami, ce Robbe-Grillet « solaire » et « non scolaire » comme il me l’a défini lors d’un autre échange.
Il désirait qu’il paraisse afin d’être partagé par le plus grand nombre de « robbe-grilletiens », ainsi qu’il « nous » nomme avec affection.
Je lui ai vivement conseillé Agoravox, lui disant que je pouvais aussi le faire ici mais sans lui garantir un lectorat multiple et pertinent comme il l’aurait trouvé sur le « média-citoyen » cité précédemment.
 
C’est chez moi que ce texte est finalement édité ce soir et si je suis fière et très honorée de l’accueillir, je me dois d’avoir la sincérité d’expliquer que mon humble blog n'a aucun orgueil à en tirer puisque le choix de son auteur n’est dû qu’à une aversion de celui-ci -presque aussi viscérale que celle qu’Alain Robbe-Grillet disait encore en octobre à la télévision éprouver pour Internet- pour toutes les procédures (inscription, validation, avis d’un comité de lecture) auxquelles le Web ordonne de se soumettre dès que l’on veut proposer un écrit sur un site en co-gestion…
 
J’ai seulement demandé à Bruno Fourn quelles « images » il voulait pour illustrer son texte : il m’a « offert » deux de ses clichés personnels de la batterie côtière de Porsmoguer qui voit se dérouler la mort de Henri de Corinthe, de façon « réaliste » dans « Un miroir qui revient », de façon « onirique » dans « Les derniers jours de Corinthe » qui sont, respectivement, le premier et le troisième tome de la suite des « Romanesques » (Editions de Minuit - 1985 et 1994).
Pour des raisons de mise en page, j’ai choisi le premier d’entre eux. Vous pouvez l’admirer plus haut.
 
En ces jours où le public qui part à la recherche d’ « un » Robbe-Grillet dans les librairies n’est demandeur pour l’heure que de ce « Un Roman sentimental », il me paraît important d’en proposer cette lecture de Bruno Fourn qui pourfend -mais va aussi au-delà de- l’anecdotique fumet de scandale qui a accompagné sa sortie et situe l’ouvrage dans l’ensemble de la problématique « robbe-grilletienne »…
 
 
 
IL RESTE ROBBE-GRILLET!
 
 
Les nouveaux Caton l'Ancien, dit "le Censeur", jurés-éditeurs-critiques-producteurs qui font la pluie et la pluie dans le ciel bas et lourd de la littérature contemporaine, multicartes à la pensée unique, obsessionnelle, rabâchent à longueur de colonnes et d'ondes : "Il faut détruire Robbe-Grillet!", même quand il n'est pas au programme...
 
Après avoir tourné Gracq en ridicule le 23 novembre 2007, sur France Inter (avant d'en faire l'éloge le 23 décembre, sur France Info...), dans la même émission, Sollers a traîné Robbe-Grillet dans la boue. S'il a voulu raccourcir Gracq et Robbe-Grillet, c'est qu'ils le dépassaient, qu'ils étaient les plus grands écrivains vivants.
 
Il ne reste plus que Robbe-Grillet.
Maintenant, il est seul sur le court. Plus personne pour lui renvoyer la balle. Quel ennui!
Robbe-Grillet est le dernier rempart contre la déferlante de la gnangnânerie littéraire, qui n'est pas une nouvelle vague...
Un vide lourd comme une chape de plomb, une littérature dévitalisée qu'on couvre d'or parce qu'elle est gâtée.
 
Dans "Un Roman sentimental", Robbe-Grillet assume, comme Gide, "le plus d'humanité possible".
Le champ qu'il explore se trouve à l'antipode des bons sentiments : de la mauvaise littérature.
 
C'est la vocation de l'écrivain.
150 ans après le procès fait à Baudelaire, la censure n'est plus judiciaire, mais médiatique.
Eternel retour littéraire, des pages d' "Un Roman sentimental" sont dignes de Baudelaire.
A une époque étouffante, étouffée où plus rien ne peut se dire ni se montrer, Robbe-Grillet fait acte de résistance littéraire en mettant son prestige universel au service de la jeune génération d'écrivains et d'artistes.
Son livre immoral est donc édifiant. Son livre limite milite.
 
Arielle Dombasle, son actrice fétiche, prétend qu'on a le même âge toute sa vie.
Robbe- Grillet, lui, a celui du petit Alain, initié au sado-érotisme par sa petite Angélique des "Romanesques".
"Un Roman sentimental" n'est qu'une variation sur le thème des "jeux interdits".
Il n'est pas "sénile", mais enfantin. Et la transgression est ailleurs : dans la jouissance vertigineuse d'entendre de son vivant ce qu'on dira de lui après sa mort, en ouvrant lui-même ses tiroirs secrets.
 
Quelle est la place d' "Un Roman sentimental" dans l'oeuvre de Robbe-Grillet? Péchant par excès de modestie (il est capable de tout, même de modestie...), Robbe-Grillet a prétendu qu'il ne fallait y voir que du "matériel masturbatoire".
Cependant, sa somme érotique aurait sa place dans l' "appendice" d'un futur volume de "La Pléiade".
 
Le grand public ne savait rien de Robbe-Grillet. Il n'en sait, aujourd'hui, que ce que ses ennemis en disent : moins que rien.
Passons du néant à l'être en le prévenant à temps qu'il reste Robbe-Grillet et que Robbe-Grillet reste Robbe-Grillet.
 
 
Bruno Fourn, 29 janvier 2008.
 
 
 
 
NB : Bruno Fourn accepte -et pour ma part, je souhaite réellement qu'il en soit ainsi- que son texte soit repris (et publié par d’autres après moi) à condition qu’il le soit dans son intégralité et que, bien sûr, mention soit faite du nom de son auteur.