Alain Robbe-Grillet photographié par Catherine Robbe-Grillet dans sa serre à cactées du Mesnil-au-grain en 2001.

                           Photo d’Alain Robbe-Grillet © Catherine Robbe-Grillet.

 
 
 
 
Pour Bruno F. et avec toute mon amitié empreinte de tristesse envers celles et ceux qui feront demain le voyage jusqu’à Caen afin d'accompagner Alain Robbe-Grillet, cette photographie de lui, vu par les yeux de Catherine, sa femme, en 2001, vivant et attentif dans la serre à cactées de leur maison de Mesnil-au-grain en Normandie, ainsi que mon fil d’Ariane : un texte situé dans le labyrinthe de « L’année dernière à Marienbad » (1961) et encore le passage du fameux « Je n’ai jamais parlé d’autre chose que de moi », extrait de « Le miroir qui revient » (1985).
 
Que notre chaîne, de mots en mots, de page en page, ne s'interrompe plus...
 
 
 
« Une fois de plus- , je m'avance, une fois de plus, le long de ces couloirs, à travers ces salons, ces galeries, dans cette construction -d'un autre siècle cet hôtel immense, luxueux, baroque, - lugubre, où des couloirs, interminables succèdent aux couloirs, -silencieux, déserts, surchargés d'un décor sombre et froid de boiserie, de stuc, de panneaux moulurés, marbres, glaces noires, tableaux aux teintes noires, colonnes lourdes, tentures -encadrements sculptés des portes, enfilades de portes, de galeries, de couloirs transversaux, qui débouchent à leur tour sur des salons déserts, des salons surchargés d'une ornementation d'un autre siècle, des salles silencieuses… ».
Alain Robbe-Grillet -L’année dernière à Marienbad - 1961 - Les Editions de Minuit-
 
 
 
« Je n’ai jamais parlé d’autre chose que de moi. Comme c’était de l’intérieur, on ne s’en est guère aperçu. Heureusement. Car je viens là, en deux lignes, de prononcer trois termes suspects, honteux, déplorables, sur lesquels j’ai largement contribué à jeter le discrédit et qui suffiront, demain encore, à me faire condamner par plusieurs de mes pairs et la plupart des mes descendants : « moi », « intérieur », « parler de ».
Le second de ces petits mots à l’inoffensive apparence ressuscite à lui seul, fâcheusement, le mythe humaniste de la profondeur (notre vieille taupe, à nous autres écrivains), tandis que le dernier ramène en catimini celui de la représentation, dont le difficile procès traînait toujours. Quant au moi, de tout temps haïssable, il prépare ici sans aucun doute une entrée en scène encore plus frivole : celle du biographisme.
[…]
J’ai moi-même beaucoup encouragé ces rassurantes niaiseries. Si je me décide aujourd’hui à les combattre, c’est qu’elles me paraissent avoir fait leur temps : elles ont perdu en quelques années ce qu’elle pouvaient avoir de scandaleux, de corrosif, donc de révolutionnaire pour se ranger dorénavant parmi les idées reçues, alimentant encore le militantisme gnangnan des journaux de mode, mais avec leur place déjà préparée dans le glorieux caveau de famille des manuels littéraires. L’idéologie, toujours masquée, change facilement de figure. C’est une hydre-miroir, dont la tête coupée reparaît bien vite à neuf, présentant à l’adversaire son propre visage, qui se croyait vainqueur. »
Alain Robbe-Grillet -Le miroir qui revient - 1985 - Les Editions de Minuit-