Alain Robbe-Grillet est décédé le 18 février 2008: l' "Immortel" devient Eternel.

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« Immobile, ai-je dit, solitaire, avec le seul bruit désormais intermittent, de l’eau qui s’égoutte, inutile, dans un espace qui s’est encore réduit, disais-je…Qu’ai-je dit ? Qu’ai-je fait ? ».
Alain Robbe-Grillet - « Souvenirs du Triangle D’or » -Editions de Minuit-1978.
 
 
Il y a quelques semaines, avec la mort de Julien Gracq, je savais qu'Alain Robbe-Grillet était devenu le dernier géant qui restât de la littérature du XXème siècle.
En première ligne donc.
Mais qui se serait hasardé à penser alors que le temps viendrait si vite de devoir faire nos adieux au grand et beau vieil homme ?
 
Je suis incapable ce soir de rendre un hommage digne de ce nom à Alain Robbe-Grillet.
D’une part, la grippe me dévore depuis la nuit passée et c’est avec un instant d’incrédulité que la nouvelle m’est parvenue au milieu de l’après-midi alors que je grelottais au fond de mon lit.
D’autre part, ceux qui sont venus souvent ici imagineront combien ce décès me touche en plein cœur, Alain Robbe-Grillet étant la « personnalité » que j’ai le plus souvent citée dans ce blog.
L'émotion est trop forte.
Hier encore, je calculais comment me rendre à Bordeaux le 5 avril, date où le Professeur Jean-Michel Devesa devait le recevoir dans le cadre de son groupe universitaire, au TNBA, pour un débat autour de ses deux derniers romans publiés, « La Reprise » (2001) et « Un roman sentimental » (2007). 
Son « départ » est pour moi un chagrin personnel à ranger du côté de ces « jamais » qui nous ôtent un peu de nous : je ne le croiserai donc « jamais » plus,  « jamais » plus la télévision ne me fera entendre sa voix, « jamais » plus la sortie d’un Robbe-Grillet n’enflammera la critique…
 
Il y a trente ans à peu près, dans cette décennie qui suivit mai 68, un professeur de Lettres aux goûts éclectiques et à la pédagogie éclairée nous avait, en classe de seconde, donné à lire, juste après le « Thérèse Desqueyroux » de Mauriac et « Le curé de village » de Balzac, dans une édition « J’ai Lu » à la couverture dessinée d’un vert labyrinthe, « L’année dernière à Marienbad »…
C’était un fil d’Ariane : je ne sais combien d’entre nous l’ont saisi cette année-là.
Je l’ai fait en tout cas et je n’ai plus jamais cessé de le tirer et de parcourir avec ce viatique les allées des maisons ou des cités de Robbe-Grillet que ce soit dans les livres ou bien au cinéma.
J’ai subi tous leurs enchantements, été réceptive à toutes leurs fascinations.
J’espère qu’il sera bien clair pour tous que cela dépasse de loin la seule thématique érotico-sadienne qu’on pouvait y trouver…
 
En fait, Robbe-Grillet aura eu mille vies et écrit mille et une œuvres.
Il n’est nulle part où on l’attend, jamais.
Ingénieur agronome ? Scientifique, donc ? Pas du tout ! Littéraire.
Voyageur insatiable des contrées lointaines ? Oui, mais Parisien en plus et amoureux de la Normandie... 
Né dans une famille proche de l' « Action Française »  ? De droite, et même extrême,  alors ? Non. Pas plus que de gauche d’ailleurs : même s’il soutint la candidature de Mitterrand, il se paya de la liberté de ne pas voter.
 
Ce n’était guère son problème. Il avait d’autres amours.
Robbe-Grillet aimait l’écriture qui le lui rendait bien. Il n’est pas l’une de ses phrases qui ne soit aboutie, parfaite.
 
Quand paraît son premier livre publié, « Les gommes » (le vrai « premier » est « Un régicide », composé en 1948-49), il se retrouve au cœur d’une mouvance de jeunes écrivains, tous proches des Editions de Minuit, qui ont pour point commun de créer une littérature débarrassée du carcan classique de « l’illusion réaliste ».
La critique d’alors fera la fine bouche mais les regroupera au sein d’une même définition : cette littérature qui pointe, c’est « Le nouveau roman ».
Robbe-Grillet en devient le théoricien exhaustif avec, en 1963, « Pour un nouveau roman » et y gagne les galons d’en être nommé « Le Pape » d’autant plus qu’il a, entre temps, cultivé magnifiquement cette veine de « l’objectivité » dans « Le voyeur », « La jalousie » et « Dans le labyrinthe ».
 
A partir de la moitié des années 60 et parallèlement avec son œuvre écrite, il se lance dans la réalisation cinématographique.
D’un côté les volumes de « La maison de rendez-vous », de « Projet pour une révolution à New-York », « Topologie d’une cité-fantôme », « Souvenirs du Triangle d’Or », de l’autre les rouleaux de « L’immortelle », de « Trans-Europ-Express », de « L’homme qui ment » et bien vite de « L’Eden, et après » de « Glissements progressifs du plaisir » et du « Jeu avec le feu ».
Le cinéma de Robbe-Grillet prend alors les couleurs d’un cinéma érotique intellectuel peuplé de jeunes femmes  kidnappées ou enchaînées qui lui vaudra, sans jamais aucun ennui avec la censure en France- on est dans les années fastes des seventies chez nous, ce qui n'est pas le cas en Italie où la copie des « Glissements progressifs du plaisir » est immédiatement brûlée avant diffusion, -le label de cinéaste sulfureux…
 
En employant ce mot de « sulfureux » et en distinguant comme cela fut fait alors en France le cinéma de Robbe-Grillet de ses romans, les gens commencèrent à prouver alors une chose : ils ne l’avaient pas -ou très peu ou bien mal- lu.
A l’étranger, aux Etats-Unis notamment où il enseigna durant de longues années, on le connaissait mieux et on avait su saisir toutes les nuances de son écriture.
Chez nous, cette étiquette de « Nouveau Roman » qui lui collait à la peau valait comme un brevet d’ « illisibilité ».
Il était de bon ton de connaître les écrits de Robbe-Grillet mais comme on n'avait pas pris réellement le temps de le faire, il était de meilleur ton -et plus facile surtout- de les dénigrer. 
 
Le malentendu ne devait jamais prendre fin.
Dans les années 80, il publia encore une trilogie, « Les Romanesques », sous forme d’ « autobiographie fictionnelle » (« Le miroir qui revient », « Angélique ou l’enchantement », « Les derniers jours de Corinthe ») qui donnait toutes les clés de son œuvre passée et à venir.
Là encore, ceux qui se sont « émus » et ont fait grand bruit et polémique cet automne lors de la parution de « Un roman sentimental » n’avaient, une fois de plus, pas lu.
Il avait aussi, à la même époque, donné en juin 1986 à l’ENS une conférence où il mettait à bas toute la rhétorique entourant le Nouveau Roman en y affirmant et en y développant comment « Je n’ai jamais parlé d’autre chose que de moi. ».
 
Etonnant paradoxe que celui de Robbe-Grillet, si célèbre et si méconnu…
Presque totalement incompris.
Objet d’inextricables contresens.
Elu en 2004 à l’Académie Française où il n’aura jamais siégé, faute de vouloir écrire son discours, le mot qui revient le plus souvent en cette triste soirée pour le définir est celui de « provocateur ». 
 
Provocateur sans doute, mais je crains que ce substantif ne soit encore qu’une étiquette aisée pour se débarrasser d'un homme qui dérange et ne finisse par le réduire à une sorte d’ « histrion ».
Provocateur, oui, en ce qu’il s’ingénia lui-même à brouiller les pistes : la plupart de ses livres ont cinq ou six « portes » de lecture possibles qui vont du roman policier à la mise en abyme et il est un fait notoire qu’une des meilleures et sans doute la plus pertinente analyse de son œuvre est le texte « Un écrivain non réconcilié » paru en préface de l’édition poche chez 10/18 de « La maison de rendez-vous » en 1972, sous la plume d’un certain Franklin J. Matthews qui devait s’avérer, quelques années plus tard, être de Robbe-Grillet lui-même…
 
Ces dernières années, il y avait eu une très belle « réouverture », un Robbe-Grillet tourné vers l’avant avec « La reprise » en 2001.
Un appétit de la littérature jamais démenti qu’il retrouvait en écho dans les jeunes écrivains qu’il disait aimer : Marie N'Diaye, Jean-Philippe Toussaint et Jean Echenoz.
 
J’avais sincèrement souhaité au fond de moi, en octobre passé, que « Un roman sentimental » ne soit pas son dernier livre, non en ce qu’il me dérangeait -ce n’était pas du tout le cas et j'en ai témoigné ici même- mais pour que toute la farce médiatisée qui avait accompagné sa sortie ne soit pas l'ultime barouf des critiques envers celui qui valait cent mille fois mieux que cela.
Sachant qu’il mettait deux-trois ans à écrire un livre, j’étais pleine d’espoir en le voyant si fringuant, si étonnamment vivant et (im)pertinent…
J’avais seulement oublié un tout petit détail : le montage de la « Gradiva » retardé à cause de problèmes cardiaques de « son » cinéaste deux ans auparavant.
C’était ce tout petit détail qui m’avait échappé qui fait que l’Immortel devient aujourd’hui Eternel.
Mais c’est le genre de détail sur lequel on évite de s’attarder quand on aime quelqu’un...
Et j'aime Alain Robbe-Grillet même si cette note de milieu de nuit fiévreuse n'est pas à la hauteur de ce qu'il aurait mérité.
Mais, de toute façon, comment dire cet amour que l'on peut avoir pour un écrivain ?
 
Pourquoi je l’aime ?
Pour une écriture phénoménale, pour une « extension du domaine de la langue » française  à la plus belle de ses formes.
Pour l’homme brillant, l’intellectuel, l’érudit que l’on retrouve à chaque page du livre « Le voyageur - Textes, causeries et entretiens 1947-2001 » (Editions Points Seuil).
Pour sa beauté de vieillard chenu que les ans ont épargné et qui traduit la personne profondément humaniste, truculente, cultivée et pleine d’humour et d’autodérision qu’il est.
 
Il aime, lui, la mer, les cactées et les très jeunes femmes.
Que toutes celles-ci soient là au rendez-vous pour l'accueillir quelque part dans les brumes au large de Brest, l'une des villes qui compta le plus dans sa vie...
 
Un jour viendra -pas forcément couleur d’orange- où l’on arrivera (enfin !) à lire Alain Robbe-Grillet.
Et ce jour-là n’est pas très loin puisqu’il faut souvent que la mort fauche la plante pour qu’une génération nouvelle, curieuse d’un nom inconnu, se saisisse de son œuvre.
C’est le détestable phénomène du « passage à la postérité » qui veut que l’on ne soit plus là pour le voir.
Tant pis pour ceux d’entre nous qui l’avons croisé vivant sans savoir nous y arrêter.
Mais je plains ceux-là…Sincèrement.
 
Monsieur Robbe-Grillet, vous allez terriblement me manquer. Je voudrais, en cette nuit de veille, vous dire tout mon respect, toute mon admiration.
Merci de m'avoir amenée à connaître LA littérature sous un nouveau jour alors que je n'étais qu'une brindille d'herbe folle...
Merci pour ces milliers de pages lues et relues passionnément depuis trente ans et qui m'entourent, dans le plus grand désordre, en cet instant précis...
 
Mes pensées et mes larmes vont à la fée Catherine, votre épouse, et à B.C. qui fut - ces dernières années- votre amie la plus proche à tous deux…
Elles doivent se sentir bien seules désormais.
 
 
 
« Le calme, le gris…et sans doute, bientôt, l’innommable…De remous, certes, aucun…
Mais ce ne sont pas pourtant les ténèbres annoncées. L’absence, l’oubli, l’attente baignent calmement dans une grisaille malgré tout assez lumineuse, comme les brumes translucides d’une prochaine aurore. Et la solitude, elle aussi, serait trompeuse….Il y aurait en fait quelqu’un, à la fois le même et l’autre, le démolisseur et le gardien de l’ordre, la présence narratrice et le voyageur…, solution élégante au problème jamais résolu : qui parle ici maintenant ? Les anciens mots toujours déjà prononcés se répètent, racontant toujours la même vieille histoire de siècle en siècle, reprise une fois de plus, et toujours nouvelle… »
 
Alain Robbe-Grillet - La Reprise- Editions de Minuit - 2001