AURORAWEBLOG Lust Caution de Ang Lee La relation sadomasochiste au cinéma.

Affiche française de « Lust, Caution » © UGC Distribution

 
 
Excluant d’emblée l’adaptation par Just Jaeckin d’ « Histoire d’O », laissant -hélas- de côté le cinéma japonais dans lequel beaucoup d’entre nous ont du mal à entrer, force est de reconnaître que seul un film a clairement traité du BDSM et c’est le très ancien « La prisonnière » de Clouzot.
 
Il y a bien sûr tous les autres, tous ceux qui en parlent sous la forme du sous-entendu, à commencer par le magistral « Belle de jour » de Bunuel où, de la flagellation onirique des premières images au rapport dominée/dominant que Deneuve entretient avec Piccoli ou Pierre Clementi, les choses sont dites à travers un prisme qui ne laisse aucun doute mais qui n’est cependant pas le seul angle de vision du film.
Ils sont nombreux à être ainsi : « Liza » de Marco Ferreri (avec Deneuve encore), « Maîtresse » de Barbet Schroeder où, sous les semblants d’un film policier, sont montrées quelques-unes des rares images crues de domination de l’homme par la femme dans un cinéma que l’on peut qualifier d’art et d’essai (Schroeder est d’ailleurs en train d’adapter le roman « La chambre rouge » d’Edogawa Ranpo, autre policier dans lequel de nouveau c’est le thème SM qui prédomine)…
Et j’en passe. Volontairement. Ce n’est pas vraiment mon sujet de ce soir.
 
Il arrive aussi que dans un film que rien en apparence ne permet d’apparenter au SM, au BDSM, cette thématique fasse soudain irruption.
Cela peut donner d’abominables navets comme l’été dernier le « Boarding Gate »        d’Olivier Assayas.
Ou alors des perles rares comme « Lust, Caution » de Ang Lee, Lion d’Or à la Mostra de Venise cette année et en salles depuis le 16 janvier.
 
Ang Lee, oscarisé pour « Le secret de Brokeback Mountain », livre en 2 h 38 ce qu’il convient de nommer ici un « thriller historique ».
Basée sur la nouvelle éponyme de Eileen Chang (Editions Robert Laffont), ce film met en scène une histoire qui s’est réellement déroulée, celle d’une petite troupe de théâtre chinoise liée au parti nationaliste qui en 1942, sous l’occupation japonaise, tenta d’attirer dans un guet-apens un vil collaborateur chinois, tortionnaire en chef dans un gouvernement tout dévoué au Japon, afin de l’assassiner.
 
L’appât est la plus douée des jeunes actrices.
Elle doit pénétrer dans la maison de l’homme par le biais du cercle des amies de la femme de celui-ci pour finalement le séduire et l’entraîner vers le piège meurtrier qui l’attend.    
Si le film est très beau d’un point de vue esthétique, il décrit tout autant magistralement cette vie sans souci -avec musique américaine en toile de fond- qu’ont les nantis chinois de cette période d’occupation et montre de même les difficultés des résistants courageux officiant en d’obscurs groupuscules.
C’est un film d’espionnage dans lequel il y a du Lubitsch mais aussi du Hitchcock
 
Jusqu’à quel point peut-on être actrice, jusqu’à quel point « je » peut-il être un autre ?
Jusqu’à quel point simuler est-il un simulacre ?
On entre toujours dans le « double jeu » au risque de se perdre ou de se trouver.
La jeune Wang Chia-chih est-elle le plus elle-même sous ses habits stricts et pauvres ou dans les luxueuses toilettes de soie de Madame Mak ?
 
C’est le sexe, l’érotisme qui révèlent, qui nous mettent face à nous-mêmes.
L’atroce Mr. Lee, froid comme un poisson mort, est un iceberg sur lequel l’on se brûle.
Entre ses bras, la luxure sera aussi terrible que la trahison l'est sous les doigts de Wang .
Les scènes érotiques sont tellement explicites que le film est sorti en Chine sans elles, la censure le vidant du même coup de tout contenu.
Car c’est d’une passion érotique (d’amour, je ne sais pas et avoue m’être, à la fin, sentie incapable de prononcer ce mot ni pour l’un, ni pour l’autre des deux protagonistes) qu’il s’agit ici.
Dès la première étreinte, une ceinture de cuir se détache, vient cingler des reins puis entraver des poignets dans une violence rapide et inattendue comme est inattendu le plaisir qu’éprouve l’héroïne. Plaisir non feint.
Les autres rendez-vous montrent des corps qui se tordent et se nouent, bondage réciproque de membres nus entremêlés au plus près, dans une étrange chorégraphie où c’est Mr Lee qui semble au comble de la souffrance lorsqu’il jouit.
Sadisme et masochisme, oui. Domination et soumission. Mais échangés.
Etrangement échangés.
Wong en parlera à ses camarades: Mr Lee fait l’amour avec une brutalité inouïe, comme si c’était pour lui la seule preuve d’être vivant.
Et c’est vrai que chaque regard, chaque geste, chaque mot, soupir ou chaque silence de ce film parle et lève le voile des faux-semblants pour donner corps à la vie.
 
Mais dans « Lust, Caution », Eros et Thanatos marchent de pair.
La fin de ce long métrage pourra toutefois en surprendre plus d’un.
Nous n’étions pas comme nous aurions pu un moment le croire, enivrés par les mélopées et les feux des diamants sur les bagues offertes, dans un film romantique.
Je conseillerais de lire le texte dont ce film est très fidèlement tiré mais qui a le mérite de développer davantage ce qui peut nous laisser stupéfaits, en éclairant les rapports qui existaient entre les services secrets chinois -que Mr Lee dirige- et les autorités japonaises.
 
 
PS: Wang est jouée par Tang Wei dont c’est le premier grand rôle et Mr Lee par Tony Leung qui fut l’inoubliable personnage masculin de « In the mood for love » de Wong-Kar-wai…