Alain Robbe-Grillet en 2005.

                                                  Photo © Michael Oreal
 
 
 
J’ai appris hier ici qu’une plateforme de blogs se proposait de faire en sorte que ses adhérents puissent mettre une ou plusieurs notes de leur blog « sous contrôle », ceci dans le but de ne la (les) délivrer aux potentiels lecteurs intéressés qu’à travers un code « AlloPass » payant.
On n’arrête pas le progrès et je suppose qu’exprimer mon profond dégoût quant à ceux qui se font de l’argent de cette façon ou d’une autre grâce à leur blog ne fera que me faire passer une fois de plus pour une « naïve » (cf une conversation eue hier soir sur un chat BDSM -mais oui, on peut parler de tout dans ce genre d’endroit- au sujet de l’évolution « économique » du blog et des plateformes.).
 
Moi, ce qui m’intéresserait n’a aucune motivation financière. Mais j’avoue que j’aimerais parfois qu’un post de mon blog ne puisse être accessible qu’à quelques-uns.
Ainsi, comme je l’ai déjà fait , je souhaite reparler ce soir de « Un roman sentimental » d’Alain Robbe-Grillet.
Ne pouvant placer un barbelé et désireuse néanmoins d’écrire ce que je pense -sinon à quoi bon continuer à bloguer si je commence à m’autocensurer-, ce sera donc comme l’autre fois : il est vivement conseillé de passer son chemin sans lire au-delà de ce mot.
 
 
 
Il est des histoires qu’il faut suivre par épisodes.
Celle du « Un Roman sentimental » d’Alain Robbe-Grillet est de celles-ci.
 
C’est malheureusement une histoire de tristes imbéciles.
Finalement, la meilleure façon de l’ignorer aurait été de ne point en parler.
Que de livres passent inaperçus de la critique !
S’il gênait tant que ça, il était facile de ne lui accorder aucun entrefilet.
 
Ah ! Mais, me direz-vous, on ne peut passer sous silence « un » Robbe-Grillet !
Je ne sais pas. Il me semble que l’on a souvent beaucoup moins prêté attention à d’autres de ses œuvres.
Alors, on choisit le venin (quitte, je le répète comme en ma première note à ne reproduire que quelques lignes, quitte peut-être même à n’avoir pas lu grand-chose de lui en aucune occasion).
 
Là où les choses basculent, c’est quand le parti pris se fait quasiment diffamatoire.
L’édito de Beigbeder dans le « Lire » de ce mois-ci se veut très ironique.
On a tout de même du mal à oublier qu’il s’intitule « Gilles de Rais-Grillet ».
La chronique de Jérome Garcin dans le Nouvel Obs se termine pourtant par une « allusion » à Fourniret.
Qu’au sujet du premier, compagnon notoire de Jeanne d’Arc, exécuté pour ses meurtres d’enfants, on puisse -à la distance de siècles- se réfugier derrière le fait que le nommer alors qu’il fait plus partie de notre « mythologie » que de notre réalité n'est qu'un clin d'oeil (de très mauvais goût), passe encore.
Mais Fourniret, non !
Fourniret est un assassin très contemporain.
Un parallèle entre cet homme et Robbe-Grillet relève de la malveillance la plus extrême. J'en suis horrifiée.
 
Robbe-Grillet est un écrivain.
Il n’a pas agi. Il a écrit.
C’est tout de même une distinction élémentaire ET une distinction énorme.
Le voici qui vient de mettre en scène ce qu’il qualifie lui-même d’être ses fantasmes masturbatoires (et pourtant ce livre n’est -je le jure- vraiment pas de ceux que l’on lit d’une main).
Il est tout à fait possible que ces fantasmes existent en lui.
C’est même très probable car au fond, « Un Roman Sentimental » ne contient rien d’autre que ce que maints de ses ouvrages précédents, que ce que l’ensemble de ses films nous avait laissé présager, comprendre ou…lire et voir tout simplement !
Que ces fantasmes tombent en une époque où ils effraient au point de déclencher un tel tollé ne fait que révéler cette soudaine frilosité qui s’est emparée de nous.
Et c’est là que Robbe-Grillet est le plus mauvais (ou le meilleur) ambassadeur de son livre.
Partout où on l’interroge, loin de se disculper et de placer entre lui et son texte l’écran d’un narrateur, il revendique l'univers de ses fantasmes.
Est-il devenu fou, lui qui fait partie de nos « Immortels », ou bien seulement en a-t-il assez de cette chape de plomb qui fait qu’aujourd’hui l’on ne publie plus que ce que l’on publie, de la littérature mal écrite (pourquoi tous les Prix Littéraires cette année sont-ils allés à des…journalistes ?), des nunucheries nombrilistes, un érotisme de bas étage ?
Et s’il voulait seulement dire que le rôle essentiel de la plume est d’être piquante jusqu'au sang pour entraîner la réaction et que parfois elle est faite aussi pour transgresser lorsque tout est bouché au fond du tunnel ?
 
Ce livre gêne. Et je le comprends. Je l’ai déjà écrit.
Alors « on » lui cherche des explications.
Un neurobiologiste, présent sur le plateau d’ « Esprits Libres » de Guillaume Durand il y a quinze jours, nous décrypte le cerveau et montre où est située la zone des inhibitions qui, dit-il, tend à disparaître chez les vieillards.
Je ne remets pas sa démonstration en cause. Mais elle se passait d’exemple.
Lui en veut un et le voici qui nous dit « Je regardais justement l’autre jour Robbe-Grillet qui a 95 ans et qui… ».
On le coupe : « Non, il a 85 ans ! ».
Et le spécialiste des neurones de rétorquer « Oui, mais il fait quatre-vingt quinze ans ! ».
Belle rigueur scientifique !
Après le délit de sale gueule (presque tous ses détracteurs ont décrit dans leurs articles Robbe-Grillet et sa barbe tel un Méphisto), voici le délit de « presque centenaire » !
Or, subjectivité pour subjectivité, Robbe-Grillet est à mon sens un beau vieil homme.
 
J’ai relu « Roman sentimental » (c’est très rapide à faire une fois que l’on a « tranché les pages ») et je me suis interrogée une seconde fois.
Sur les scènes sadomasochistes. Sur la pédophilie.
Pour en conclure quoi ?
Que cela m’avait amenée à relire du même coup, après m’être assurée qu’ils sont toujours disponibles en librairie et à la portée de tous, « Eden, Eden, Eden » de Pierre Guyotat (L’Imaginaire - Gallimard) et « Paysage de fantaisie » (Editions de Minuit), roman de Tony Duvert ayant obtenu le Prix Médicis en 1973.
Et qu’on peut faire à tous deux les mêmes griefs qu’à Robbe-Grillet.
 
Je connais tous les arguments que l’on pourrait m’opposer.
Qu’« Eden » doit être situé dans le contexte de son époque, la guerre d’Algérie, et qu’il faut lire cette histoire oniriquement sulfureuse, horrifiquement cauchemardesque de bordel d’enfants, d’enfants massacrés, comme une critique, que Guyotat (excellent écrivain, soit dit au passage) est la figure emblématique d’un « réalisme imaginaire » qui dénonce.
Tandis que l'axe du texte de Robbe-Grillet est purement « gratuit » (L’est-il vraiment ? L'acte d'écrire peut-il être uniquement "gratuit"?).
 
Que l’expression littéraire très ouvertement pédophile de tous les livres de Tony Duvert est -elle aussi- témoin d’une époque, celle d’avant l’affaire Dutroux.
Qu’il n’écrirait plus cela (ou du moins ne serait plus édité -et encore moins primé- aujourd’hui).
Mais n’est-ce pas là que siège la « provocation » de Robbe-Grillet et la seule vraie raison de son livre ?
Faire éditer « sur son nom » le désormais inéditable.
Montrer où nous en sommes déjà arrivés, où nous allons continuer à nous rendre petit à petit.
 
Défier la censure, baroud d’honneur, alors que pour lui tout est déjà dit, écrit.
Replacer la littérature dans la lumière de la liberté. Totale.
Quitte à écrire sa part d’ombre.
 
Je ne pensais pas reparler ici de ce « Roman sentimental ».
Mais voici qu’une nouvelle charge arrive sur les blogs.
Du sinistre abruti qui publie la photo du volume dans l'eau de ses cabinets à l’idiote qui raconte l’avoir acheté, non pour le lire, mais pour le garder dans son emballage plastique pendant quelques années puisque la mort prochaine de l’écrivain lui donnera très vite une grande valeur (il y avait déjà eu un commentateur chez Leo Scheer qui regrettait que ce soit l’écrivain-photographe Edouard Levé qui vienne de mourir et non Robbe-Grillet…) !
 
Et puis surtout, Pierre Assouline qui avait été odieux -et nul- une première fois le mois dernier en remet une couche.
Il n’a pas digéré une entrevue de Robbe-Grillet sur « Les Inrockuptibles » (comme c’est celui de la semaine dernière, j’ai eu quelque mal à le trouver, d’où mes deux jours de retard pour ce post ) où l’Académicien, plus provocateur que jamais dans ses propos quand à ses motivations d’écriture pour le « roman-pas-sentimental », l’égratigne au passage.
 
Alors, notre Assouline (vous chercherez la page de son blog, c’est celle du 20 novembre, il n’est pas question que je fasse un lien à ce monsieur) se venge bassement.
Robbe-Grillet se trouve être « nominé » pour le Prix Sade (c’est là que peut être les amateurs de BDSM trouveront dans ma note quelque chose à se mettre sous la dent : dans les commentaires de Pierre Assouline, il y a la liste des autres heureux lauréats !) qui va être décerné le 29 novembre.
Assouline écrit :
 
« […] Après tout, outre sa copine Catherine Millet, le jury est notamment composé de sa femme Catherine et de son avocat Emmanuel Pierrat. S’ils le lui refusent, c’est à désespérer de la provocation.[…].
 
Il omet simplement de préciser que Robbe-Grillet a déjà obtenu ce prix en 2002 pour "C'est Gradiva qui vous appelle" (et que sa femme n'avait pas pris part au vote) mais réussit ainsi à semer le doute et permet à un inculte de ses lecteurs de croire et d’écrire que le Prix Sade vient d'être créé à l’occasion de cette publication d'A.R.G. chez Fayard en 2007…
 
Il serait grand temps de se taire quant à « Un roman sentimental » et de laisser le temps passer.
Scandale, il n’y a pas eu.
Tant mieux.
Car sa seule parution a été pour moi -un texte érotique de cette valeur littéraire, dans cette langue impeccable, ne se rencontre pas tous les jours- un  inexplicable bonheur de lecture.
Un jour viendra où l’on pourra mesurer, au-delà des passions, quelle place ce « Roman Sentimental » occupe dans l’œuvre de Robbe-Grillet.
 
Le mieux serait d’inciter à découvrir A.R.G. par un autre chemin (comme dans ma première note, je me garde bien de conseiller ce livre : je défends seulement bec et ongles son existence).
Mais quelle route vous indiquer ?
 
C’est que Robbe-Grillet n’est pas un auteur d’un abord facile. Le « Nouveau Roman », on peut y être allergique…
 
En ce moment, je relis « Le voyageur » (Points Seuil), un recueil d’entretiens ou de textes parus au fil des ans. Mais pour qui n’a jamais rien lu de lui, je doute un peu de l’intérêt.
 
Pour tenter malgré tout le pari, je nommerais comme porte d’entrée « La maison de rendez-vous » ou « Le voyeur » (Editions de Minuit)…