Nude by Fulvio Roiter

                               Photo : Un très beau nu du célébrissime photographe vénitien © Fulvio Roiter

 

 

 

I

 

Les Trains à Grande Vitesse s’en vont vers l’Est, s’en vont vers l’Est…

Mais auront-ils jamais le charme de ces trains de nuit qui empruntaient jadis pour quelques centaines de kilomètres le trajet de l’ancien Orient Express ?

Qu’importe… Frédéric n’est plus ici et cette histoire se passe il y a plus de vingt ans.

 

Ils venaient d’avoir leur Licence. Mi-mai, début juin, Elle ne se souvient plus

Ils partaient pour la ville construite sur la lagune.

On leur avait dit qu’une fois les contrôleurs passés et la frontière à son tour franchie, ils devraient, au moyen d’une pièce de cinq francs judicieusement placée, se barricader dans leurs couchettes car pendant la nuit sévissait sur cette ligne une bande de détrousseurs de voyageurs.

 

Ils étaient seuls dans leur compartiment.

Les autres n’étaient guère mieux fournis. On était au milieu de la semaine.

Il leur avait fallu les parcourir l’un après l’autre à la recherche de la pièce de monnaie miraculeuse car, bien entendu, ils avaient changé presque tout leur argent en lires avant le départ.

 

Ce n’est que le lendemain matin que le train se remplirait, à peine les couchettes rabattues par l’employé de service, d’hommes en costume cravate portant sur eux un mélange de fortes eaux de toilette et surtout de « caffè ristretto » à faire mourir d’envie, lorsqu’il atteindrait Brescia puis, plus loin encore, Vérona…

 

Mais pour l’heure, ils étaient enfin en sécurité, les pillards auraient du mal à ouvrir la porte sans faire de bruit.

 

II

 

Frédéric qui est étudiant en Arts Appliqués a poussé la précaution jusqu’à déposer en travers son tube rigide porte plans.

 

La nuit est étouffante.

Ils ont baissé le rideau mais ouvert la petite fenêtre, celle dont l’on dit qu’il est « pericoloso sporgersi ».

Le vent  trop chaud fait claquer le petit bout de tissu rythmiquement.

Ils se sont déshabillés, une masse de tissus de crépon fripé comme c'est la mode en ce temps et des foulards, deux pour chacun et mauves comme il se doit.

Ils n’ont pas sommeil, ils ont envie de faire l’amour.

Toutes les couchettes sont pour eux.

Le drap des « Ferrovie Statali » se froisse en quelques secondes et le skaï de la banquette colle aussitôt à leur peau.

 

Ils n’ont pas vingt ans et n’ont eu ni les moyens ni même l’idée de prendre une première classe.

L'amour, ils le feront debout.

Le train qui s’enfonce maintenant dans la nuit a pris de la vitesse et cahote sur les rails.

Frédéric perd le premier l’équilibre puis c’est elle qui tombe à genoux dans un fou rire.

Au milieu des habits, au milieu des foulards.

 

Quatre foulards. Deux pour les mains aux poignets fins, deux pour les chevilles menues.

Il les attache d’un bout aux sangles rugueuses qui ont permis à la banale voiture de devenir couchette et il lie par l’autre bout les quatre membres de son aimée.

 

Dans la nuit, avec les lumières intermittentes, elle fait de par son corps androgyne une bien charmante crucifiée.

Sans doute que les toiles qu’ils verront demain et demain et demain à Venise n’auront jamais la grâce un peu surprise, un peu tremblante, de cet instant-là où elle le regarde, la bouche effarouchée. Et c’est de sa chemise qu’il lui fait un bâillon pour cueillir à  leur tour l’expression de ses yeux.

 

Que disent-ils, ses yeux ?

Ils sont tout simplement intenses et étonnés, un peu.

Il a pris sa ceinture de cuir, celle fabriquée par un copain artisan qui a lâché les études pour aller travailler les peaux dans l’arrière-pays.

Il l’enroule autour de sa main, serrant fort la boucle d’argent car pour rien au monde il ne voudrait lui faire vraiment du mal, du mal qui marque, du mal qui se lirait encore demain matin sur la place aux pigeons dont elle a tant rêvé.

Mais à penser aux tableaux, aux Vierges extatiques, aux Saints martyrisés tant vus au fil des livres et des documentaires, il a eu envie de flageller sa prisonnière ferroviaire.

 

Elle pourrait si elle le voulait remuer la tête, agiter les mains en signe de dénégation.

Elle ne peut pas tout ignorer de ses intentions.

Et elle consent, il perçoit même un sourire qui se dessine sur ses lèvres entravées.

 

Il commence à frapper mollement d’abord puis de plus en plus fort sur le tempo du rideau qui claque et claque encore.

Ses épaules, ses hanches, son ventre et ses cuisses.

Pas les seins. Pas les seins. Elle en a si peu d’ailleurs.

 

Il y voit peu.

La peau cependant semble se strier de rose et de rouge.

Lignes géométriques. 

Ils les liront, tous les deux stupéfaits, le lendemain comme une carte d’île au trésor sous la douche à l’eau froide de la petite « pensione » vénitienne bon marché qu’ils avaient prudemment réservée bien à l’avance sur le conseil de copains qui connaissent les bons plans.    

 

Mais pour l’heure, il tape et elle gémit doucement.

Ce qu’il sent gronder en lui se transforme en lave en fusion et il jette la ceinture pour entrer en elle, inondée et torride comme la nuit d’été…

 

III

 

Frédéric ne voulut pas revenir de Venise. Il s’arrêta là-bas, vécut longtemps de peu, peignant pour les touristes.

Durant trois ans, elle prit seule régulièrement ce train de nuit pour aller le voir.

Jamais plus, ils ne jouèrent avec les foulards.

Et puis, Frédéric en artiste n’avait plus de ceinture, seulement des pantalons afghans qu’il roulait autour de sa taille.

Mais elle l’aimait.

 

Elle finit par réussir les concours qu’il n’était pas rentré pour préparer.

Elle dut partir pour Paris et devint, dans l’ivresse de la première bulle de l’Internet, infographiste pour une compagnie de cosmétiques.

Elle avait maintenant des tailleurs, des escarpins.

Frédéric, lui, s’était laissé pousser une épaisse barbe. Blond aux yeux bleus, il paraissait l’un des apôtres.

Il travaillait auprès d’un maître verrier désormais. Ses œuvres étaient magnifiques.

 

Les années passaient, les kilomètres les séparaient.

Frédéric se fit froid envers celle qu’il ne voyait plus comme une créatrice. Il l’accusait de s’être vendue, trahie. Il ne venait jamais à Paris.

Mais elle l’aimait.

 

Il prit la relève de son patron, il prit aussi une élève, une petite étudiante de l’Accademia.

Et il se remit à ses pinceaux. Pour représenter des crucifiées longilignes nues dans des clairs-obscurs.

 

IV

 

Frédéric a aujourd’hui trois enfants, il vend beaucoup de toiles car il est devenu un peintre d’autant plus côté qu’il se tient à l'écart des mondanités et refuse le jeu du paraître.

 

Qu’importe… Frédéric n’est plus ici et cette histoire se passe il y a plus de vingt ans.

 

Maintenant qu’elle est vice-présidente de son entreprise, elle qui ne s’est jamais mariée, elle qui n’est pas mère, est libre de poser ses vacances quand elle veut.

Elle part mi-mai ou en juin. Elle prend des Trains à Grande Vitesse. Ou bien des avions.

Elle va à l’est ou au sud ou n’importe où dans le monde. Mais pas à Venise.

 

Cette année, elle est à Saint-Martin, quelque part dans les Caraïbes.

Pour ses cinquante ans, elle s’est fait retoucher la bouche et les paupières. Elle n’a rien perdu de sa minceur d’antan.

 

Le serveur qui lui apporte un cocktail, blond aux yeux bleus avec une barbe bien fournie (un Hollandais de l’autre partie de l’île ?), a su lui démontrer qu’il n’était pas indifférent à ses charmes.

Elle sait bien que ces garçons-là, on les paye.

Mais il a à peine plus de vingt ans et…

 

Il est là, ce soir, dans son bungalow.

Il joue avec le lourd collier d’or qu’elle porte à son cou, l’embrasse et lui demande :

«  Et qu’est-ce que tu me donnes ? »

C’est prévu. Elle lui tend une petite liasse de gros billets.

 

Mais arrachant d’un coup sec la cordelette de soie brillante qui orne le rideau d’une fenêtre donnant sur la plage, elle lui dit :

 

« Et toi, donne-moi tes poignets. ».