Alain Robbe-Grillet 2007 Portrait   

 

                                               Photo-portrait d’Alain Robbe-Grillet © Bertrand Desprez

 

 

 

A force de ne pas regarder la télévision, j’en ai manqué à la fin mars une participation, que tout le monde me confirme comme mémorable, de Catherine Robbe-Grillet (Jeanne de Berg) chez Frédéric Taddéi dans « Ce soir ou jamais » sur le thème des françaises libertines.

Je ne voulais donc à aucun prix rater Alain Robbe-Grillet venant présenter cette semaine sa « Gradiva » dans la lucarne.

Ainsi, l’ai-je attendu en vain ce jeudi chez le même Taddéi, ayant mal lu mon programme TV, alors que c’est hier soir qu’il était dans l’émission « Esprits libres » de Guillaume Durand sur France 2, magazine dit culturel auquel j’assistais pour la première fois.

J’avais quelques vagues souvenirs, peu flatteurs, de Guillaume Durand mais ils dataient d’il y a des années et puis je me disais qu’une émission qui invite Robbe-Grillet ne peut pas être tout à fait mauvaise.

Choses faites, je renverserai l’idée. Alain Robbe-Grillet ne sera jamais mauvais, fût-ce dans la pire des émissions.

La pire, n’exagérons pas… Mais il y aurait beaucoup à dire.

 

Une multitude de sujets qui allaient d’un Frédéric Mitterrand, passionnant comme toujours, venu parler de son dernier livre « Le Festival de Cannes »  à un déballage inouï ("où commence réellement l’obscénité?", serait-on en droit de s’interroger) des poubelles « Royales » avec les auteurs des inévitables bouquins sur la campagne électorale, en passant par un hallucinant face à face contradictoire sur mai 68 entre un Sollers incompréhensiblement déjanté qui marmonne et bougonne et un Luc Ferry alzheimérisé qui commence une phrase qu’il ne finira pas, utilisant l’évolution désastreuse de l’école comme symbole du diabolique marécage post-soixante-huitard, oublieux à l'extrême de n'avoir strictement rien fait, si tant est que son postulat de base soit exact, pour y remédier quand il était ministre il y a quelques saisons.

 

On en arrive finalement à Robbe-Grillet.

Et là, c’est Durand qui interviewe.

Mais quoi, dix, douze, quinze minutes ?

Avoir Robbe-Grillet sur son plateau et lui consacrer un quart d’heure maximum, c’est déjà lamentable en soi.

Et je vous passe les questions…

D’accord, on est là pour assurer la promo de « Gradiva » et vendre mais cela n’excuse pas tout.

L’émission étant dite culturelle on eut aimé un peu de culture, que diable !

Il n’y a pas si longtemps encore que Bernard Pivot nous concoctait de savoureux « Bouillon de culture » (et je n’ose pas remonter à l’époque d’ « Apostrophes » de peur de passer pour une vieille baderne).

Qu’est-ce qu’il a pu donner envie de lire et de voir, celui-là…

 

La télévision, M. me le faisait observer hier soir, n’a plus aujourd'hui pour vocation, dans les misérables niches à alibi « culture » qu’il lui reste à des heures tardives, de mettre en valeur des talents et de leur laisser la parole.

Les émissions sont formatées sur la personne du présentateur (disons pour faire court qu’Ardisson a ouvert la voie et qu’aujourd’hui il ne demeure que ce style) : c’est lui qui parle tout autant sinon plus que celui qu’il invite.

Et nous avons pris l’habitude de regarder non les invités (d’ailleurs, souvent la liste n’en est même pas annoncée à l’avance) mais l’animateur.

Télé-nombril.

Il ne faut pas s’étonner de certaines choses après ça, notamment du six mai.

 

Heureusement que Robbe-Grillet est ce qu’il est, détaché, débonnaire, plein d’humour.

Heureusement que lui est cultivé.

Ceux qui auront veillé si tard connaissent au moins désormais l’histoire de la Gradiva de Jensen puisque, loin de tirer toute la couverture à son film, il essaye de commencer par le commencement, la genèse.

Mais l’autre embrouille tout avec ses questions, zappe lorsque Robbe-Grillet, dont les films ont souvent été marqués par la peinture, voudrait évoquer Delacroix, l'une des clés de "sa" Gradiva.

On sent que Durand n’a pas l’ « esprit libre ».

Structure de l’émission. Manque de temps. D’intérêt aussi.

De respect au final.

Et c’est désolant.

 

Que l’on ne s’imagine pas que je me sens frustrée parce qu’il n’y a pas été question de sadomasochisme ou de BDSM, ce n’était vraiment pas cela que j’attendais et je ne suis pas pour une « réappropriation systématique » SM de l’œuvre de Robbe-Grillet (il y a d’autres choses bien plus importantes chez lui, tant du point de vue littéraire que cinématographique).

On notera toutefois au passage que Durand lui demande tout de même (je cite de mémoire) d’où lui vient toute cette imagerie « perverse ». Je ne perdrai pas de temps à tiquer sur l’adjectif, je renvoie seulement à la différence qu’il y a entre « perversion » et « perversité » parce qu’il ne faut pas tout confondre.

Et Robbe-Grillet de répondre avec un geste badin de l'épaule  qu'il ne sait pas, qu'il le portait sûrement en lui, précisant ironiquement alors que c'était « inné comme dit Sarkozy », et d’en rire aussitôt.

 

Là où j’ai moins ri, c’est quand Durand a osé, en déroulant la litanie de cinq ou six films d’ARG (comme dirait cette fois-ci non Sarkozy -ne pas confondre ARG et les RG- mais l’ami Joël), demander à l’auteur s’il pensait qu’il en resterait quelque chose après sa mort avec sur le visage une expression qui en disait long quant à ce qu’il pensait lui-même.

Robbe-Grillet, qui le tutoie comme il fait avec tous, répond alors « Moi, tu sais, j’ai confiance en mon génie… ».

 

Et c’est dit tout simplement.

Et on a confiance en ce génie nous aussi, véritable esprit libre d'une émission bien mal nommée.

 

 

 

 

 

NB: Pour voir d'autres étonnants portraits de célébrités, cliquez sous la photo sur le nom de  Bertrand Desprez.

Par la même occasion,  vous pourrez en profiter pour visiter l'ensemble de son site.

Voici assurément un « inspiré » de l'objectif qui mérite le détour...