Rita Hayworth Film Noir Lady From Shanghai

           Photo Rita Hayworth dans « The Lady from Shanghai » d’Orson Welles © Columbia

 

 

 

Il y a cette chambre d’hôtel et cette armoire.

Ce miroir qui sert de porte à cette armoire.

Ce miroir dans lequel je te vois te voir comme je me vois aussi te voir.

C’est il y a longtemps déjà.

 

Et si je me souviens de toi, c’est de dos seulement.

Une séquence cinématographique.

Toi, assise dans la pénombre, qui remontes tes bas. 

Tes mains qui s’unissent, dessinant alors un papillon aux ailes palpitantes, tandis qu’elles se battent avec l’agrafe d’un soutien-gorge.

Et moi, je ne savais pas retenir les papillons, tout juste tendre un filet pour les prendre.

 

Tu aurais voulu plus -et je le sentais bien- que ces quelques traces de cire pâlie que j’avais mal ôtées et qui te faisaient de place en place comme l’impression d’une cloque.

Autre chose que les marques de mes lanières rendues folles par ton corps et qui l’avaient strié de rouge vif par lignes en relief partant dans tous les sens.

 

Je ne peux même pas dire que je me souviens bien de toi comme je ne peux pas plus dire que je t’ai oubliée.

Je ne me souviens presque plus de rien.

Je sais que l’important, alors, c’est que je faisais des affaires et que j’avais un grand bureau high tech.

Que les affaires marchaient bien.

Et qu’il y avait une femme qui comptait autant que les affaires. 

Et je comptais dans les affaires. Et la femme comptait aussi et recomptait encore.

On se ruine parfois à trop compter.

 

Vrai, je ne me rappelle quasiment plus les voix, les peaux. Je me trompe, je confonds.

J’ai quelques photographies dans ma tête, sans date et sans prénom, que je porte en moi et elles remontent à la surface au moment où je m’y attends le moins. Un album de soumises.

 

Pourquoi toi plus qu’une autre ? Parce que tu disais « Maître » avec cet accent étranger ?

Peut-être. Qui sait ?

 

La seule certitude est que tu me manques.

Que je songe parfois  à ces rires que nous aurions pu partager. Que je me demande ce que tu as fait de ces anneaux aux petites lèvres que je t’avais imposés et que de savoir que tu les portes peut-être encore et que d’autres les voient, les touchent me rend comme fou.

 

Je me sens comme dans ce vieux film américain en noir et blanc dont, bien évidemment, j’ai oublié le titre.

Une femme a tiré sur l’acteur principal. Ils s’aimaient pourtant. Elle lui a tiré dessus parce qu’elle l’avait pris pour un intrus, un malfaiteur pénétré de nuit dans la maison.

Et peut-être que quelque part, il était bien un intrus dans sa vie comme je l’étais, au fond, dans la tienne.

 

Elle vient de tirer.

Elle a un regard affolé, elle se mord les lèvres et elle espère ne pas l’avoir touché. Il s’approche d’elle comme si rien ne s’était passé. Il la serre très fort contre lui. Il lui sourit. Puis il s’assied sur une chaise et il penche la tête en continuant de sourire. C’est alors seulement qu’elle découvre la tache de sang en train de se répandre, là, devant, sur sa chemise.

Touché au cœur. Et ses yeux à elle s’élargissent d’horreur.

 

C’est la photo de toi, de nous, que j’ai dans ma pensée lorsque je clique sur des tableaux de chiffres dans mon bureau high tech  et que ma femme me demande si tout va bien pour nos affaires.

 

Une vieille photo de cinéma. D'un film noir.

Et peut-être que ça ne valait pas plus que ça.