Ceux qui sous l’appellation de « récit BDSM » s’attendraient à trouver ici un texte salé peuvent d’ores et déjà cliquer sur la croix en haut à droite de leur écran.

 

Photos 1,2 et 3 © Raffaele Favatà

Photos 4 et 5 © The_Club_Of_Masks

 

 

                            Venice's Carnival, AURORAWEBLOG

 

Mardi Gras, Carnaval de Venise, 1983.

 

Cours, si tes chaussures t’entravent un peu, ce n’est pas la peine d’en faire une histoire.

Cours à perdre haleine, ne pense pas au froid, le brouillard non plus n’est pas un obstacle.

De ton obstination, une rose rouge sera le réceptacle.

 

Tu as rendez-vous sur la Grande Place, celle-là qu’on dit aussi de San Marco.

Prends des raccourcis, évite la foule, après San Maurizio tout sera facile, une « calle » à gauche puis deux autres encore et tu parviendras là où il t’attend.

Carole, Carole, cours, tu as vingt ans. Tout juste vingt ans et des ailes aux jambes. Ta robe violette fait de toi un songe et ton masque cache ce que tu veux taire.

 

 

                   Carnaval de Venise, AURORAWEBLOG 

  

 

Lui déjà là-bas, la rose à la main, lui contre lequel tu voudrais d’un souffle aller te poser, mais lui qui te veut en ce dernier soir la promise d’autres pour montrer sa force et ta soumission.

Il va t’en falloir du courage en plus pour donner pour lui ce qui n’est qu’à vous.

Mais il dit « Carola » quand il te nomme, ce « r » roulé est comme une pierre qui éboulerait creusant un torrent, ton prénom à toi dans sa bouche à lui se finit en « a » et quand il s'obstine paraît une fleur déclinée latine.

 

Carole française se sait italienne, dans son sang bouillant elle est celle-là : Carole à vingt ans brûle en « Carola ».

Quand vous vous aimez dans la chambre obscure du petit quartier des étudiants, il ceint tes poignets de foulards indiens de ce même mauve que la folle robe qui est ta parure en ce jour de fête.

Quand vous vous aimez, tu jures en pleurant, exaltée, heureuse comme l’indicible, d’être à lui toujours, d’être son esclave, sa nue en haillons et sa fleur docile.

Sur le toit parfois viennent des pigeons, ils roucoulent alors tandis que tu cries mais tu as vingt ans Carole, Carole, et lui guère plus qui joue les geôliers…

Qu’il en soit ainsi ce soir accompli.

Fais-le être Maître puisqu’il l’a voulu, permets-lui d’entrer dans le Grand Cénacle, dans le beau théâtre.

Carola sera le prix à payer.

 

 

                            Mardi Gras, Venise, AURORAWEBLOG

 

 

A peine l’as-tu vu qu’il t’incite à te taire.

Sa main sur ton front veut que tu t’inclines. Une femme est là sur la Piazza, son costume à elle est d’un autre monde, elle hoche la tête en te regardant.

Et c’est à la Dame qu’il remet la rose tandis que tous trois vous acheminez.

Vous avez quitté le règne commun et tu ne sens plus ni le froid ni même cette humidité qui en février pénètre le corps souvent jusqu’aux os.

Le Palais est grand, il est à deux pas, les escaliers sombres de pierre où l’eau sourd cèdent enfin la place à un palier où s’ouvre la porte de la fête étrange.

 

 

                      Carnevale di Venezia, maschere, masques, masks, AURORAWEBLOG

 

 

Tel un Doge, un homme t’accueille en Seigneur, il est d’or, de rouge, comme le décor. Carole, Carole, la tête te tourne, le vertige ainsi peut naître à vingt ans.

Ils parlent de toi, la femme et puis l'homme: ils te jaugent un peu.

Tu n'es que silence.

Ton amant au comble de son aisance te vante facile et obéissante, d’avoir un corps d’ange, d’être une tulipe.

Et les autres deux disent « florissante ».

Mais ils le prononcent dans les mots de Dante et le « r » roule et tu roules aussi.

Carole, Carole qui ne bois jamais, voici qu’à vingt ans l’Italie t’enivre, voici que Venise en son dernier soir, en ce Mardi Gras, loin de s’enfoncer, est la Grande Mère qui t’engloutira…

« Carne », Carnaval ou la fin des Cendres... Tes cendres à toi sont bien un vain mot quand tu es si belle et dans tes vingt ans…

« Carne », c’est la chair. C’est ce que tu es à l’heure où, muette, tu ne fais qu’attendre, maintenant qu’on t’ordonne, pendant qu’on te soumet et que trois voix se mêlent sur un menuet.

 

 

               BDSM masks, AURORAWEBLOG    

                     

 

  

Tu as gardé ton masque même si te voilà désormais plus charnelle que tu ne le pensais, les cheveux dénoués, montant quelques marches, les fesses et les seins prévoyant les caresses, les pinces, les baisers, les lanières et les mains qui vont s’y attarder…

Le regard que tu jettes à ton amour dit tout. Il n’est pas de mots pour le retranscrire, pas même de phonèmes où « r » roulerait, ton regard n’est qu’amour.

Et démission de soi.

 

Venise là dehors fait entendre sa voix. Il y a des concerts un peu partout ce soir et des gens qui festoient et puis qui tonitruent mais qu’importe à présent puisque Carole est nue et que « Carola » s’est pliée aux désirs de ceux qui l’ont reçue, de celui qui l’émut.

 

Qu'en fut-il ensuite? Il y eut la vie, cela alla très vite.

 

Le passé est presque toujours composé, rarement simple. C’est une terre étrangère, une contrée lointaine.

Y retournerions-nous, nous y reconnaîtrions-nous ?

Les brouillards de l’oubli, c’est là le grand défi, les feux du souvenir en font un avenir.

 

Mardi Gras, Martedi Grasso. Dernière fête. Dernier envol du Carnaval.

Il revêt à Venise saveur bien plus spéciale. C’est la dernière nuit avant que tout s’achève pour mieux recommencer. Avant que tout s’endorme pour mieux se réveiller.

Quand ? On ne le sait trop... Et peut-être jamais.

Tout se perd dans les ombres, les fantômes muets.

 

Il y a vingt-quatre ans, Carola, qu’ils t’attendent.

La rose que tu aurais souhaitée t’être destinée, quelque part dans les brumes a bien dû se faner.

Il a parfois neigé là-bas en février.

Tant d’hivers, tant d’hivers mais que sont-ils en somme ?

Ils t’auront seulement entraînée vers l’automne.

Et si tu n'es jamais revenue sur tes pas, le train de ton sommeil s'arrête à Venezia.

Et si de la tulipe, il reste une orchidée, la lagune en ton coeur ne t’a jamais quittée.

Et si de cet amant, tu ne sais plus rien, tous les « r » qui roulent résonnent dans « chagrin ».

Et si tu ne cours plus, c’est bien l’eau des canaux qui court dans tes vaisseaux.

 

Au jour du grand adieu, tu dormiras chez eux.