Miriam Blaylock m’a fait parvenir par mail son commentaire sur la note d’il y a quelques jours « Le ludique et le ridicule ».

Considérant son intervention comme digne de l’intérêt de tous, je lui ai demandé d’avoir la gentillesse de la poster publiquement mais elle se heurte au bien connu « Votre message contient sûrement du spam ».

Pensant par ailleurs qu’avec le bug d’U-blog (les centaines de milliers de messages faussement affichés), ce commentaire risque de passer totalement inaperçu, j’en fais ma note de ce soir.

Le texte ci-dessous est donc © Miriam Blaylock  dont on peut lire les écrits ici, sur son site…

 

 

Très intéressante réflexion que celle du ludique et du ridicule, qui m'a fait immédiatement penser à un texte de Bernard Noël sur ce qui se passe lorsque l'on peut tout dire, tout montrer, tout "vulgariser". Evidemment, en tant qu'auteur, B. Noël ne parle pas du matériel BDSM mais du matériau littéraire : le langage, les mots. Il me semble pourtant que le phénomène est comparable entre les objets fétiches du BDSM vidés de leur portée symbolique et les mots du roman vidés de leur puissance d'évocation.

 

"La censure bâillonne. Elle réduit au silence. Mais elle ne violente pas la langue. Seul l'abus de langage la violente en la dénaturant. Le pouvoir bourgeois fonde son libéralisme sur l'absence de censure, mais il a constamment recours à l'abus de langage. Sa tolérance est le masque d'une violence autrement oppressive et efficace. L'abus de langage a un double effet : il sauve l'apparence, et même en renforce le paraître, et il déplace si bien le lieu de la censure qu'on ne l'aperçoit plus. Autrement dit, par l'abus de langage, le pouvoir bourgeois se fait passer pour ce qu'il n'est pas : un pouvoir non contraignant, un pouvoir "humain", et son discours officiel, qui étalonne la valeur des mots, les vide en fait de sens - d'où une inflation verbale, qui ruine la communication à l'intérieur de la collectivité, et par-là même la censure. Peut-être, pour exprimer ce second effet, faudrait-il créer le mot SENSURE, qui par rapport à l'autre indiquerait la privation de sens et non la privation de parole. La privation de sens est la forme la plus subtile du lavage de cerveau, car elle s'opère à l'insu de sa victime. Et le culte de l'information raffine encore cette privation en ayant l'air de nous gaver de savoir. Ce processus fait partie de la paupérisation actuelle - une forme de paupérisation elle aussi très subtile puisqu'elle consiste à donner une aisance qu'elle supprime en créant sans cesse des besoins qui maintiennent l'aliénation, mais en lui ôtant son caractère douloureux. [...] L'ordre moral est moins obtus qu'on serait tenté de le croire. L'ordre moral, c'est l'ordre de l'esprit. Il peut fort bien se servir de ce qui, apparemment, le conteste : l'érotisme, par exemple. L'érotisme n'est pas un retour au corps, il n'est qu'une intensification narcissique de son image. Et cette image censure, dans le corps; tout ce qui est organique, tout ce qui est physique. On n'a jamais autant montré des corps, et ceux-ci n'ont jamais été aussi peu des corps. Ce sont des objets, toujours neufs, toujours beaux, et qui paupérisent également le désir en le stylisant. Quand l'ordre moral montre son cul ou ses poils, pas de problème, c'est encore l'idéalité qu'il nous montre."
B. Noël, L'Outrage aux Mots, 13/20 février 1975.

 

Evidemment aussi, le texte n'est pas récent mais - et c'est à mon avis dramatique - il s'applique encore à la lettre à ce que nous vivons quotidiennement.

 

Faut-il essayer de tout expliquer, ou plutôt laisser le/la novice se casser la pipe autant de fois que nécessaire jusqu'à ce qu'il/elle ait trouvé les clefs qui lui manquent ? Rude question. Je serais de celles qui prônent les plaies et les bosses, parce que c'est à mon avis la manière dont on apprend le mieux. Expliquer les lois de la gravité à l'enfant de 6 ans qui rêve de patinage artistique et qui passe son temps à se remettre debout n'est pas nocif, mais ce n'est pas cela qui l'aidera à mieux rester sur ses quilles... Pas plus qu'il n'est utile, à mon avis, de consacrer un temps précieux à convaincre le reste du monde que si, en tant que parent, on permet que ce malheureux souffre autant, c'est pour son bien. Tous les enfants n'ont pas pour idéal de suivre les traces de Surya Bonaly. Tous les parents n'ont pas le courage de voir couler les larmes de leur progéniture en relativisant. Pour le SM, pareil.

 

Tout dire, tout expliquer, c'est une noble entreprise. Mais après ? Que se passe-t-il une fois que le grand public, et partant la société, a pu glisser un coup d'oeil par le trou de la serrure du Donjon ? C'est nouveau, donc c'est ludique. Il faut l'essayer. Mais sans trop de complication. La voie longue, c'est pas trop leur truc, aux "gens". Hier, j'ai visionné un navet titré Zebra Lounge, qui doit sans doute être à l'échangisme ce que Exit to Eden est au SM. J'imagine la tête des échangistes de la première heure, lorsqu'ils ont constaté que la presse s'emparait de leur art d'aimer pour le métamorphoser en life style hype et pointu. Il n'a pas fallu vingt ans pour réduire cet art d'aimer en cendres. Désormais, l'échangisme c'est une espèce de film X du samedi soir pour couples en détresse, n'ayant pas l'envergure de se remettre en question et préférant la fuite en avant et la tête dans le sable au dialogue et au travail de réflexion en commun sur la relation qui périclite. Les clubs pullulent aujourd'hui. Et ils sont remplis d'une faune que même les Deschiens ne renieraient pas. Je parie un paquet de caramels mous qu'il ne faudra pas dix ans pour que le SM subisse le même sort. Et les générations futures, d'ici trente ans, regarderont la cravache d'un air blasé en s'exclamant avec dégoût : "Oh ! C'est ringard, ce truc début de siècle..."

 

Dans le SM, certaines choses sont indicibles et inexprimables. Et je crois que c'est tant mieux. D'autres choses, au contraire, doivent être écrites noir sur blanc et diffusées à la plus grande échelle possible. La difficulté dans tout cela, c'est le choix qu'il faut opérer entre ce que l'on va dévoiler et ce que l'on va taire. Mais cet avis n'engage que moi, bien entendu.

 

En conclusion, je dirais que le SM est pointu désormais, sans mauvais jeu de mots. Parfois, c'est une bonne chose. Parfois, c'est lamentable. Ce ne sont pas les canards qui diront le contraire. Pour exemple, la campagne Gaïa ci-dessous.

 

 No Comment.

 

Miriam Blaylock